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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 12:27

Dans notre métier, on n’est jamais à l’abri d’une interruption forcée de notre carrière par décision judiciaire. Nos nerfs étant mis à rude épreuve par des élèves qui, parfois, peuvent nous pousser à bout, il peut arriver qu’un geste violent malencontreux, mais tellement jubilatoire sur le moment, puisse nous contraindre à stopper net notre exercice d’enseignant.

 

Le geste violent malencontreux prend souvent la forme d’une gifle, d’un coup de boule ou d’une clé de bras. Mais on a vu récemment une enseignante commettre un geste violent malencontreux d’un nouveau style. Tout en finesse, sans trace physique vérifiable et compromettante, la maîtresse avait diffusé un film pornographique à ses élèves de maternelles.

 

Je pourrais moi-même être l’auteur de ce genre de dérapage qui mettrait fin à ma carrière. Imaginez que je passe les Quatre Saisons de Vivaldi à mes élèves et qu’au milieu du deuxième concerto en sol mineur (l’été), la voix de Mylène Farmer s’élève dans ma classe en scandant  « C’est nue que j’apprends la vertu, je suis libertine, je suis une catin… », la fin de ma vie de prof serait proche et une conversion s’imposerait.

 

C’est pourquoi, pendant mes longues vacances, je teste des métiers qui succéderont peut-être à ma profession actuelle.

 

Aujourd’hui, je fais une brocante et du même coup je teste le job de commerçant. Le réveil qui m’extirpe de mes rêves à 5h30, ne marque pas de point en faveur de cette profession.

 

Ensuite je me glisse dans ma Clio Maïf comme je peux. J’ai avancé mon siège au maximum afin de caser un carton de fringues sur la banquette arrière. Une table de tapissier me tape dans la tête au moindre coup de frein et une paire de ski de descente m’empêche de passer les vitesses. Du coup, je fais le tout le trajet en première et je prie pour récolter suffisamment d’argent à la fin de ma journée afin de me payer une nouvelle boîte de vitesse.

 

J’arrive enfin à mon emplacement et je vide ma Clio afin de tout installer. Je vais garer mon véhicule un peu plus loin, et quand je reviens, j’ai la désagréable surprise de voir deux types en train de fouiller dans mes cartons.

 

Moi (remonté et ironique) : Vous cherchez quelque chose ?

Eux (pas ironiques du tout) : Oui. Des portables ou de chargeurs.

 

Un peu surpris par leur aplomb, je bafouille que non, je n’ai pas de portable, juste un aspirateur à main pour les miettes de la cuisine. Ça les fait marrer, il me remercie mais non, et vont fouiller dans les cartons de mon voisin.

 

Je dois encore avoir l’air ébranlé par le toupet de ces deux gars car ma voisine d’en face vient m’expliquer.

 

La voisine : C’est une pratique courante dans les brocantes. Les chineurs viennent super tôt et farfouillent un peu dans les affaires que l’on installe.

Moi : Ah, d’accord.

La voisine : Eux, c’est pas des vrais, ils recherchent juste des portables. Mais avec les collectionneurs, c’est à cette heure-là qu’on fait les meilleures ventes. Il faut vite vous installer. Même les affaires qui vous semblent les plus insignifiantes peuvent valoir de l’or pour eux.

 

Je la remercie et déballe illico presto mes cartons que j’agence le mieux possible sur ma table à tapisser et mon salon de jardin. Ensuite, je colle des post-it avec le prix de vente sur chacun de mes objets.

 

Mais au bout d’une heure, n’ayant pas fait la moindre vente, je me dis que mon abat-jour Schtroumpfette, mon assiette de collection peinte à la main par une artiste mexicaine aveugle et ma bougie en forme de nain de jardin n’intéressent par les collectionneurs.

 

Mon installation terminée, je m’assois sur ma chaise pliante Décathlon , me sers une tasse en plastique de café de mon thermos et sirote mon breuvage encore chaud en regardant les premiers passants déambulés dans les allées de la brocante à la recherche de la perle rare. Mais, encore une fois, ni mon sac-banane Rustica, ni ma collection de Starclub ne semblent constituer la perle rare à leurs yeux.

 

Alors je prends un livre et me plonge dans la lecture d’un roman policier norvégien en me disant que commerçant, voilà une conversion sympa. Ce n’est pas en classe, en pleine leçon sur l’emploi du futur simple que je pourrais bouquiner en buvant un café assis sur une chaise pliante.

 

Au bout d’une heure, je sors la tête de mon livre et constate une drôle d’atmosphère dans la brocante. Ça crie, ça marchande, ça rigole, ça chambre, ça vit quoi ! Mais à mon stand, ça passe sans s’arrêter. Ce n’est pas la mort, mais on est loin de l’ambiance vivante du reste du vide-grenier. On m’avait pourtant dit que les gens achetaient n’importe quoi sur les brocantes. Mais apparemment, il y a des limites et ma paire de ski alpin Dynastar de 1987, mon bandana Jackson Five et mon jeu électronique Casse-Brique sont pires que n’importe quoi.

 

La seule réaction positive que les gens ont devant mon stand est :

 

Les gens : Ooooh ! Tu te rappelles ?

 

Ils montrent un sac à pyjama Casimir, une cassette de la Lambada ou un pin’s Coupe du Monde de foot de 1982. Et l’autre se rappelle à chaque fois et ses yeux se remplissent de nostalgie et sa tête de souvenirs, mais mon portefeuille ne se remplit toujours pas. 

 

Devant mon désarroi, ma voisine décide de me donner quelques conseils :

- Enlève tous les post-it !

- Range ton bouquin.

- Plie ta chaise pliante.

- Souris.

- Parle aux gens.

 

Ma voisine : Mets-toi au boulot, quoi !

Moi : Au boulot ? Mais je suis en vacances.

Ma voisine : Non, tu es en brocante !

 

Elle a raison. Il est 10h passées et je n’ai encore rien vendu.

 

Je me lève et fais dans l’ordre tout ce qu’elle m’a conseillé. Les post-it, le livre, la chaise, le sourire. Mais quand il s’agit de parler aux gens, je bloque. Dans un magasin, j’ai horreur que le vendeur vienne me harceler. Du coup, je suis réticent à harceler les gens.

 

Et pour leur dire quoi ?

 

Moi : Madame, cette casquette Mickey avec ses grandes oreilles irait à ravir avec votre pantalon rouge et votre voix de crécelle.

 

Ou encore :

 

Moi : Monsieur, pour cacher votre calvitie naissante, couvrez votre tête avec ce bandana Jakson Five. Pour un euro de plus, je vous donne la boîte de Coca collector Annie Cordy.

 

Enfin, le moment tant attendu  arrive. Ma première vente.

 

Une dame : Combien pour le coquetier en forme de lapin ?

 

Ma voisine m’avait parlé du marchandage. Elle m’avait conseillé de partir d’un prix haut pour que les gens aient l’impression de faire une affaire en achetant au juste prix.

 

Moi : C’est un collector. Très rare. J’en avais quatre, mais les trois autres sont cassés. Une pièce unique.

La dame : Combien ?

Moi : Trente-deux euros.

 

Nous voilà parti dans un marchandage endiablé. Elle ne lâche pas l’affaire. Mais moi non plus. Je suis coriace et pas facile en affaire. Au bout d’un moment, elle craque… et s’en va sans l’acheter. Je lui cours après dans les allées du vide-grenier avec mon coquetier en lapin. Le marchandage reprend et j’ai enfin le dernier mot.

 

Je reviens à mon stand, fier comme Artaban.  En passant vers ma voisine, je lui adresse un clin d’œil de complicité et elle lève son pouce en l’air pour me féliciter. Je place enfin ma première pièce de cinquante centimes dans ma caisse flambant neuve achetée exprès pour l’occasion à seulement 45 euros.

 

Maintenant que le compteur est débloqué, cela ne s’arrête plus. « Combien pour le Yokshire terrier en porcelaine ? », « Combien pour le dictionnaire Serbo-croate / Algérien ? », «Combien pour la chaise pliante Décathlon, là-bas ? » « Combien le T-shirt noir avec le loup bleu fluo hurlant à la Lune jaune poussin ? ».

 

Je suis le roi des commerçants. J’alpague, je harcèle, je vante, je marchande et je vends.

 

Moi : Emballé, c’est pesé, voici la monnaie. Au revoir Madame. Et faites bon usage de ce splendide verre Heineken un peu ébréché.

 

Je suis le prince du Sentier. Je suis Bruno Solo et Vincent Elbaz dans « La vérité si je mens ». Je ne rate aucune affaire. Dix centimes par-là, cinq centimes par ci. Ma caisse flambant neuve est de plus en plus lourde.

 

Un monsieur : Combien pour ce pantalon vert à rayures jaunes, ce pull mauve à col camionneur et cette casquette qui applaudit quand on tire sur la ficelle ?

Moi : Cinq euros l’ensemble.

 

Après de rudes négociations, j’ajoute les trente-cinq centimes à ma cagnotte en accompagnant le monsieur d’une petite réplique de commerçant.

 

Moi : Au revoir Monsieur, avec cette tenue, vous allez faire fureur en soirée

Le monsieur : C’est pas pour moi…

Moi : Vous allez faire un heureux, alors.

Le monsieur : C’est pour faire un épouvantail.

 

La fin de la journée approche. Les acheteurs potentiels se font rares et ils sont de plus en plus durs en affaire. Ils imaginent que le temps joue pour eux et qu’on a envie de se débarrasser coûte que coûte de nos vieilles affaires. Ils ont même l’impression de nous rendre service quand ils nous achètent une babiole.

 

Mais moi je ne lâche rien. Mon stock n’est pas voué à être dilapidé. Si je veux entrer dans la profession de brocanteur à plein temps, je dois garder des choses à vendre et ne pas les brader au premier venu… ou plutôt au dernier venu.

 

Le soir quand je remonte dans ma clio Maïf, j’ai l’impression d’avoir un peu plus de place. Ma paire de ski non vendue m’empêche encore de passer les vitesses et c’est avec un bruit de moteur en surrégime que je rentre chez moi.

 

Attablé dans ma cuisine, je vide mon sac plastique rempli de pièces sur la table afin de commencer mes comptes. Cela aurait été plus pratique dans ma caisse flambant neuve mais je l’ai vendue  à un acheteur très insistant pour la modique somme de 4 euros (ma plus grosse vente).

 

Une heure plus tard, je peux inscrire un bas de ma feuille remplie de multiplications et d’additions, le nombre 37,52 €.

 

Je me gratte le menton en réfléchissant à mon avenir dans ce métier.

Pour prendre ma décision, pas besoin de papier, d’addition ou de multiplication. Juste besoin d’une division et d’un peu de bon sens : mon salaire mensuel d’enseignant divisé par trente jours est largement supérieur à ma recette d’aujourd’hui.

 

Il ne m’en faut pas plus pour rayer le métier de commerçant sur ma longue liste et pour débarquer le lendemain matin à la déchèterie avec ma Clio Maïf afin d’en déverser définitivement le contenu dans la benne « tout venant ».

 

Avant de partir, je jette un regard nostalgique sur une partie de mon passé qui git au fond de cette poubelle géante et je vois la casquette qui semble applaudir ma décision de ses deux mains en mousse. Aucun regret.

 

 

 

 

http://www.smileys-gratos.com/Smile/Grand_smileys/3d-casquette-applaudir.gif

 

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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 12:48

Il y a deux articles,  je vous ai parlé du conseil de cycles du mois de juin qui sert à répartir les élèves dans les niveaux supérieurs de l'école primaire.

 

Au collège, c'est pareil. Sauf qu'ils ont besoin de nous, petits professeurs de CM2 pour mieux dispatcher les élèves de sixièmes.

 

Du coup, chaque année, le principal du collège de secteur nous convie convoque à la réunion de la commission d’harmonisation.

 

En musique, l’harmonisation est le fait d'ajouter un accompagnement à une mélodie. En collège, l’harmonisation est le fait de mélanger des élèves de différentes écoles et différents milieux pour obtenir des classes mélodieuses.

 

Je débarque alors à la réunion avec une guitare à 24 cordes que j’ai mis dix mois à accorder et qui, malgré mes efforts, comporte encore quelques cordes dissonantes qui troublent la mélodie de la classe.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Chacun des professeurs des écoles conviés convoqués à cette réunion apporte son instrument pour le transmettre aux professeurs des sixièmes qui sont placés sous la houlette du chef d’orchestre, le principal du collège, Monsieur Lecoq.

 

Monsieur Lecoq, c’est un vieux beau qui sourit à la cantonade pour un oui pour un non et qui sort des blagues salaces qui ne font rire que la grivoise documentaliste du collègue. Il parade dans son costume cintré en satin noir de fabrication italienne. Il a même une fente d’aisance dans le dos. C’est pour ça qu’il peut parader. Sinon, il serait tout coincé.

Monsieur Lecoq, je ne l’aime pas. C’est physique. Il ne m’a jamais rien fait personnellement, mais je trouve que c’est un gros con rien que quand il marche la main dans une poche et l’autre dans ses cheveux poivre et sel. Et un jour, j’aimerais avoir le courage d’aller lui dire.

 

Moi : Monsieur Lecoq, vous êtes… un gros con.

 

Mais j’ai peur que tel le Vicomte de Valvert, je me retrouve cloué par mon manque de verve et l’assurance du proviseur qui me répondrait avec la gouaille de Cyrano :

 

Le proviseur : C’est tout ?

Moi : Mais…

Le proviseur : Ah non ! C’est un peu court jeune homme. On pouvait dire, oh Dieu, bien des choses en somme. En variant le ton, par exemple, tenez :

Admiratif : Quel courage ! Moi, monsieur, si j’étais un gros con comme vous, je n’oserais même pas sortir.

Artiste : Si j’avais sur mon visage votre air perpétuel de gros con, il faudrait sur le champ que je me l’encadrasse et que je l’exposasse dans un musée d’art brut.

Conseiller d’orientation : Avec un tel potentiel, un gros con comme vous devrait se lancer en politique. A coup sûr, il sera élu.

 

Mais ce jour n’est pas encore arrivé, alors je pose ma guitare et m’assois en adressant un timide bonjour aux professeurs du collège présents.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Je suis un peu impressionné par cette bande de profs du secondaire. Un complexe d’infériorité que je traîne depuis l’IUFM lorsque je côtoyais les PLC1, l’élite de la pédagogie,  qui s’échinaient à obtenir un concours ultra select. Alors que nous tentions notre chance en dilettante à un sous-concours, faute d’une meilleure idée d’orientation professionnelle.

 

Les professeurs du collège regardent nos instruments avec une pointe de curiosité et un soupçon de mépris. Ces instruments qu’on a choyés 24 heures par semaines et qu’ils vont s’échanger toutes les heures comme la progéniture d’une famille recomposée. Ces instruments qui n’avaient qu’un seul musicien et qui vont se retrouver grattés, soufflés et frappés par divers doigts et divers bouches.

 

On sait qu’à la fin de cette réunion, tout sera désaccordé. Les cordes de ma guitare seront dispatchées dans différentes classes et se mélangeront aux pistons de la trompette de l’école voisine et aux lames du métallophone d’une autre école encore. Et pendant 10 mois, ces experts musiciens que sont les profs du collège, tenteront de créer une nouvelle musique qu’ils rendront la plus mélodieuse possible, avant la prochaine réunion d’harmonisation à la fin de la sixième.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Monsieur Lecoq, le chef d’orchestre tapote sa baguette sur le pupitre. Silence. D’un geste précis, il enclenche le vidéoprojecteur et apparaissent sur le mur, des tableaux vierges. On comprend alors qu’on va composer les sept classes de sixième dès ce soir. On comprend aussi que la soirée n’est pas terminée, alors on réagit.  Tous les profs de CM2 se jettent sur la parole en même temps. Chacun pense l’avoir et débite ce qu’il a préparé pour la réunion. « Lui, il faut le pousser au train, il est fainéant mais très capable ! » «  Elles, ils faut les séparer, c’est mieux pour elles ! Et pour vous aussi. » « Elle, elle veut être dans la classe de lui. Ils sont voisins, c’est plus pratique pour les devoirs » «  Attention  à l’absentéisme chez celui-là ! » «  Et elle… »

 

STOOOOOPPPP !

 

Monsieur Lecoq est tout rouge. Et moi, je suis content. Parce que son teint cramoisi ne va pas du tout  avec le noir de son satin.

 

Les professeurs du secondaire, eux, sont très disciplinés. Ils n’ont rien dit, n'ont posé aucune question. Ils gardent un petit sourire poli devant nos têtes échevelées par ce départ précipité.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Monsieur Lecoq calme tous les profs des écoles. Il remet les choses à plat. Après son intervention, on se croit à la boucherie, chacun attendant son tour en chiffonnant nerveusement le ticket sur lequel est inscrit son numéro. Le parallèle avec la boucherie ne s’arrête pas là. Nos élèves sont traités comme du bétail qu’on parque avant de le mener à l’abattoir. Aucune considération pour ces pauvres enfants. De la marchandise qu’on stocke dans un entrepôt, rien de plus.

 

Bon, d’accord, nous aussi, on pourrit nos élèves à longueur de pause méridionale dans la salle des maîtres. Mais nous c’est pas pareil ! On les aime bien nos élèves. Eux ne les connaissent pas encore.

 

Les tableaux des classes peinent à se remplir. Il y a toujours un couac que soulève un prof de collège. Ils voient tous, ils sont trop forts. Alors on recommence et on réfléchit à des solutions. Rapidement. Pour en finir.

 

Les profs du secondaire, eux, parlent lentement. Ils pèsent le moindre mot et réfléchissent trois heures pour sortir une simple phrase sans complément. Et souvent, ils digressent. Ils partent dans des conversations qui n’ont rien à voir avec le sujet de la soirée.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Enfin, quand, au bout de près de deux heures, tous les élèves sont casés dans un des sept tableaux et que Monsieur Lecoq s’apprête à cliquer sur la petite disquette au-dessus de son document Exel, un professeur d’histoire intervient calmement.

 

Le prof : Zut alors ! On a oublié de prendre en compte les options facultatives !

 

Je crois discerner  un petit sourire sur ses lèvres quand il fait sa remarque pertinente de prof du secondaire. Mais ce n’est pas possible. Il ne peut pas être si content que ça. Il vient de ruiner deux heures de travail et du même coup, de relancer la réunion pour au moins une heure ce plus.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Une heure plus tard, il est presque vingt heures. J’arrive en catastrophe dans les locaux de la crèche et je trouve mon fils en train de jouer avec Monsieur Patate qui ressemble vaguement à Monsieur Lecoq à la fin de la réunion : la cravate dans la poche, la fente d’aisance sur une chaise et le satin noir tout froissé. L’assistante maternelle me regarde avec un air de reproche en tapotant sa montre.

 

Je comprends alors ce qui me hantait depuis le début de la réunion. Ce bruit de caisse enregistreuse qui résonnait dans ma tête, c’étaient les heures supplémentaires que j’allais devoir payer à la CAF pour avoir laissé mon enfant plus longtemps à la crèche.

 

Puis soudain, l’illumination. Le sigle CAF est  le déclencheur. Un  autre sigle apparait dans mon esprit en lettres lumineuses. ISOE. Puis des flashs de la réunion : le sourire du prof d’histoire, la lenteur du débit de ses collègues, leur air narquois.

 

Indemnité de Suivi et d’Orientation des Elèves. Un privilège de profs du secondaire.

Une indemnité qui, manifestement, donne le sourire à ceux qui la perçoivent. Ce qui permet de vivre de nombreuses et longues réunions dans une ambiance agréable, bercé par le doux bruit d’une caisse enregistreuse qui engrange des indemnités.

 

 

http://us.123rf.com/400wm/400/400/aleksandrn/aleksandrn1205/aleksandrn120500020/13715573-musee-d-39-une-caisse-enregistreuse-sur-un-fond-blanc-isole.jpg

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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 13:28

A quelques semaines de la fin de l'année, toute l'école est en ébulition. Les bilans ? Les passages ? Non, la fête de l'école.

 

Voici une petite chanson qui illustre le sujet.

 

Note pour mes élèves (s'il y en a qui m'ont reconnu ou qui se sont reconnus) : Je sais que les traditions se perdent mais il fut un temps ou les parents d'élèves faisaient une petite collecte discrète à la sortie de l'école dans le dos des maîtres pour offrir à ces derniers un petit cadeau de fin d'année. Depuis quatre ans de votre école, je n'ai récolté qu'une bouteille de parfum, une boîte de chocolat périmé le lendemain et deux bougies en forme de tongs posées dans un verre rempli de cailloux. Je sais aussi que vos parents ne sont pas du genre à renouer avec les coutumes ancestrales. Mais sait-on jamais. Pour leur information, sachez que je manque cruellement de matériel pour enregistrer mes petites chansonnettes pour mon blog. Voilà, le message est lancé. Si vous pouviez le rattraper.

 

http://a2.images5.thomann.de/pics/prod/172090.jpg

 

Si vous avez lu la note destinée à mes élèves, je vous encourage quand même à écouter ce morceau malgré sa qualité désastreuse. Merci !

 

 

 

 

 

 

La fête de l’école

 

Plus qu’trois semaines, va falloir se bouger

Bien réfléchir pour trouver une idée

Un truc sensas dans le genre innovant

Un truc top pour épater les parents

 

Pas du classique, pas quequ’chose de banal

Ni kermesse, ni danse folk et pas d’chorale

J’ai une idée, j’crois qu’personne peut me battre

On va monter toute une pièce de théâtre

 

Fête de l’école, on s’amuse, on rigole

Faites de la place,  dans la cour, dans les classes

Faites attention, cette année c’est du bon

Faites-nous pas rire, attendez-vous au pire

 

Comme on veut du lourd, genre une pièce qui claque

Cyrano de Bergerac en cinq actes

Les costumes et  les décors, tout y passe

Et du programme scolaire on fait l’impasse

 

Pas l’temps d’faire futur et nombres décimaux

Et tant pis aussi pour l’histoire géo

Pour être prêts on répète à gogo

Matin midi  soir à jouer Cyrano

 

Fête de l’école, on s’amuse, on rigole

Faites de la place, dans la cour, dans les classes

Faites attention, cette année c’est du bon

Faîtes nous pas rire, attendez-vous au pire

 

Le jour J, tout le monde est sur le qui-vive

On s’donne des claques, on s’embrasse, on s’motive

Même Directrice s’est montrée inventive

On vend des cakes pour la coopérative

 

Mais soudain des nuages puis un orage

Pas l’temps de courir se mettre dans le garage

La pluie bousille nos décors en cartons

La pluie détruit nos costumes en crépon

 

Fête de l’école, on a vraiment pas d’bol

Faites pas la tête, on continue la fête

Faîtes vos cartables et nettoyez vos tables

Faites un pas d’danse et partez en vacances.

 

 

Fête de l’école, on s’amuse, on rigole

Faites de la place, dans la cour, dans les classes

Faites attention, cette année c’est du bon

Faîtes nous pas rire, attendez-vous au pire

 

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 13:28

Notre école, au top de la modernité, est équipée d’un jardin pédagogique. Le jardin, c’est un carré de terre. La pédagogie, c’est ce que nous en faisons. 

 

Ce matin, profitant du soleil, j’ai enfilé mes bottes et mes gants de jardinier pour bêcher le potager. Ça, c’est le côté  jardin.

 

Côté cour, il y a mes élèves assis en arc de cercle. Ils me regardent et font des commentaires sur la grosseur des mottes de terre que je retourne et sur le nombre et la taille des vers de terre qui apparaissent. Ça, c’est le côté pédagogique. Sur ma fiche de « prép », dans la case « objectifs », j’ai écrit :

·         Travailler en groupe

·         Echanger entre paires

·         Estimer des volumes de matières friables

·         Estimer des longueurs qui bougent

·         Dénombrer des quantités vivantes et grouillantes

 

Soudain, alors que j’entame mon deuxième  arpent de jardin, des cris stridents attirent mon attention. Lina et Sanah sont en mode catcheuses au centre de l’arc de cercle. Les cris stridents ne viennent pas d’elle, mais des autres élèves qui, eux, sont en mode spectateurs. Elles, elles accomplissent la prouesse de se battre en silence. De voir deux filles s’affronter dans un combat à mains nues me ramène 20 ans en arrière, dans la chambre de mon pote Jérôme, dans laquelle on s’excitait des mercredi après-midis entiers sur des manettes de console de jeu. Aujourd’hui, dans la cour, se déroule devant moi une ultime partie de Street-Fighter II avec Chun-Li versus Chun-Li sur une Super Nes défectueuse, dépourvue de carte son.

 

D’un point de vue technique, on ne peut parler d’art martial. Il y a bien des prises comme dans tous les combats, mais il ne s’agit pas techniques proprement dites. Il s’agit de vraies prises. Des prises de chignons qui se transforment en poignées de cheveux dans les mains des protagonistes.

 

Voyant que je n’ai aucun contrôle depuis mon potager, je lâche ma manette, plante ma bêche, retire mes gants doigt par doigt, et me dirige calmement vers la joute. J’empoigne les deux catcheuses par l’épaule et tente de les séparer. Mais elle s’agrippe chacune aux cheveux de l’autre. Plus je tire plus elle s’agrippe et plus les spectateurs sont hystériques. Mais de leur part, toujours aucun son.

 

Finalement, quand les prises se font plus rares sur la tête de chacune, quand les mains se heurtent à une surface crânienne lisse dépourvue de cheveux, les deux filles abandonnent. Je m’apprête à les accompagner dans le bureau de Directrice.

 

Shems : Oh non ! Déjà !

 

Je me retourne, prêt à sermonner Shems à propos de sa remarque déplacée, et je les vois, lui et Ludo, en train de verser des grands seaux d’eau dans mon potager à moitié bêcher.

 

Moi : Qu’est-ce que vous faîtes ??

 

Les deux garçons se regardent. On peut lire dans leurs yeux autant d’incompréhension que dans les miens. Moi, je ne comprends ce qu’ils font et eux ne comprennent pas ma question.

Enfin si ! Il la comprenne d’un point de vue littéral. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est pourquoi je la pose, cette question. Cela paraît tellement évident ce qu’ils font.

 

Ludo (en haussant les épaules d’évidence) : Ben, on construit un ring.

Moi : Un ring ?

Shems : Ben oui, une aire de combat.

Moi : Je sais ce que c’est qu’un ring. Mais là, vous ne faîtes pas un ring, vous bousillez mon jardin.

Ludo : Mais non, on s’est dit, c’est plus sympa si Sanah et Lina, elles se battent dans la boue.

 

J’attrape mes deux pervers par le col et ne fais pas le voyage  pour rien jusqu’au bureau de directrice.

 

Alors que je traverse la cour avec mes quatre  hurluberlus sous les bras, je m’aperçois que je ne suis même pas en colère. Eux non plus d’ailleurs. Ce n’est qu’une partie de plus dans ce jeu de relation que nous avons mis en place tout au long de l’année.

Une vague de nostalgie me submerge. Je retiens une larme en pensant à cette année écoulée.

Certes, il reste un mois, mais ce soir je vais commencer à tourner la page de cette promotion pour découvrir celle qui suit. Ce soir, on répartit les élèves dans les classes supérieures.

 

Le soir-même, tout le monde est réuni autour des listes vierges de l’an prochain. On prend celle qui correspond à notre niveau. Ensuite, chacun met des petites annotations sur la liste de son effectif de cette année : des cœurs, des plus, des moins, des plus plus moins plus, des têtes de morts, des croix, des ronds, des lapins et des vampires. On légende le tout avec plein d’explications précises. Et après, on remet tout ça aux enseignants qui nous succèdent dans la hiérarchie des classes et ils se débrouillent pour répartir les élèves.

 

Pas très déontologique tout ça ! Tous ces gribouillis à côté des prénoms qui sont autant d’aprioris envers nos futurs élèves. Et l’effet Pygmalion, vous y avez pensé ?

 

Moi : Qui c’est celui-là ?

Google : Un sculpteur chypriote de l’Antiquité ?

Moi : Et alors ?

 

Et l’effet Rosenthal et Jacobson, vous y avez pensé ?

 

Moi : Qui c’est ceux-là ?

Wikipédia : Deux sociologues qui ont montré dans une expérience que l’on pouvait influencer l'évolution d'un élève en émettant une hypothèse sur son devenir scolaire.

Moi : Hein ?

La sociologie pour les Nuls : Tu prends deux groupes de CM2 moyens, tu les donnes à deux enseignants moyens. A l’un tu dis : « C’est un super bon groupe, tu pourras en tirer quelque chose ! » et à l’autre tu dis « Que des nazes, y’a pas grand-chose à faire ! ». Tu reviens une année scolaire plus tard, juste après les évaluations nationales des CM2 et tu constates que la classe qui a le mieux réussi est celle que tu as valorisée auprès de son enseignant.

 

Tout ça pour dire que dans notre école et dans beaucoup d’autres, Pygmalion et ses deux potes sociologues, on s’en fout un peu. Et les gribouillis à côté des prénoms, ça nous amuse. Alors pourquoi se priver.

 

L’an prochain, je rempile pour le CM2.  Sonia, elle, signe à nouveau pour un CM1/CM2. Du coup, on doit se répartir  les futurs CM2. Pendant qu’elle et Directrice sont train de s’occuper des CM1, je fais ma cuisine tout seul dans mon coin.

 

Je tire la langue tant je m’applique. Dès que je vois un nom, j’essaie d’y associer un visage que j’aurais croisé en récréation, en salle de médiation ou en échange de service. Je creuse au plus profond de ma mémoire faisant fi des annotations établies par mes collègues. Le niveau scolaire et le comportement ne m’intéressent pas. C’est autre chose qui guide mes choix.

 

Enfin, je lance mon stylo et m’adosse sur ma chaise avec un long soupir de satisfaction.

 

Moi : Ca y est ! J’ai fini !

Sonia : Fais voir ! J’ai mon mot à dire !

 

Je lui donne ma liste.

 

Elle se décompose au fur et à mesure de la lecture puis passe ma liste à mes collègues qui, à tour de rôle, y vont de leur commentaire.

 

Mme Boucard : N’importe quoi Tévélis. Si c’est une blague, tu nous fais perdre notre temps.

Directrice : Mais t’es malade. T’as fait ça au hasard ou quoi ?

M. Janti : Tu aimes les défis, toi, ça se voit.

Sonia : T’as fait une classe de gros boulets. Tu vas te taper 13 PPRE à rédiger, au moins 4 orientations SEGPA à proposer, sans parler de l’ambiance de classe qui sera infernale. Il y a des éléments à ne pas mettre ensemble.

 

Je sais tout ça, alors je souris.

 

Je sais que je vais passer un temps fou à rédiger des projets en tout genre pour tous mes élèves en difficulté. Je sais aussi que je vais rencontrer les familles plus souvent qu’à mon tour. Je sais même que je vais participer à des centaines d’équipes éducatives.

 

Monsieur Janti n’a pas lâché ma liste. Il l’analyse avec ardeur, cherchant minutieusement quelle était ma logique lorsque j’ai créé cette classe.

 

Mr Janti (criant presque) : J’ai trouvé !!! Pour le sport !!

 

Bravo Mr Janti ! C’est pour le sport ! Le tournoi de basket inter-écoles avec Jamal et Lucas dans mon équipe, c’est dans la poche. Le cross des écoles avec Sourya, Camille, Nordine et Paolo, c’est du tout cuit. Avec une classe comme celle-là, je peux qualifier au moins trois équipes aux rencontres USEP départementales. J’ai même pensé à prendre Alya et Roméo pour le concours de sécurité routière.

 

A moi toutes les coupes et les médailles de la circonscription !!!!

 

Sonia : T’es vraiment qu’un gamin !

 

Je n’avouerai pas à Sonia, ni aux autres,  que les honneurs et la gloire ne sont qu’une infime partie des critères qui ont motivé mes choix.

 

Avant tout, lorsque j’ai composé cette Dream Team, je pensais à ce blog. Mes élèves sont ma première source d’inspiration. Si je n’avais pris que des plantes vertes dans ma classe, certes, j’aurais gagné la tranquillité. Mais faute d’inspiration, j’aurai dû lâcher ma plume pour reprendre ma bêche.

 

Et faire pousser mes plantes vertes.

 

 

 

http://4.bp.blogspot.com/-X0B0GNa7rrU/UNIsNq8KnxI/AAAAAAAAAYU/6sdI_CZizdg/s1600/street-fighter-ii-turbo-hyper-fighting-super-nintendo-snes-1295495206-033.jpg

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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 22:00

Une petite chanson pour les parents.

Parce que tout au long de notre formation à l'IUFM, on nous répète inlassablement que l'enfant est au centre des apprentissages.

Mais on oublie de nous dire que ses parents sont tout autour des apprentissages... et que parfois il est difficile d'accéder à l'enfant.

Bonne écoute !

 

Les parents

 

Moi, je suis une mère un peu protectrice.

Faut pas qu'on touche à un ch'veu de mon fils.

Sinon j'attaque au tournevis.

Et je l’enfonce jusqu'au rachis.

Moi, je suis une maman hypocondriaque.

Je pète les plombs, quand mon p’tiot tombe malade.

Au maître, je donne les détails les plus crades.

Des morceaux dans le vomi à la couleur de la niaque.

 

Refrain : 

Des parents, on a en tant. Des contents, des pas contents, des collants et des fuyants, et des gnian gnians et des violents.

Des parents, on n'en peut plus.  On en a fait une overdose. On préférerait voir autre chose : des papys Jean, et des tantes Rose.

 

Je suis représentant aux parents d’élèves.

Mais le seul que je représente c’est moi.

Je me tape un conseil d’école par mois

Mais c’est moi qui  gueule le plus fort quand y’a une grève.

 

Je suis un papa un peu violent.

Je me bagarre souvent devant l’école.

Les autres parents et les enfants,

S’ils me cherchent,  j’les attrape par le col.

 

Refrain : 

Des parents, on a en tant. Des contents, des pas contents, des collants et des fuyants, et des gnian gnians et des violents.

Les parents moi ça m’écœure,  et j’en ai fait une overdose. Je  préfèrerais voir autre chose : des tatas, des cousines ou des grandes sœurs 

 

Je suis un papa très compétent.

Les programmes je les révise tout l’temps

J’apprends leur métier aux enseignants.

Vu qu’ils n’ont pas de formation vraiment.

 

Je suis une maman de la pire espèce

Le prof de mon fils me déteste

Il parait même que je le stresse

Mais c’est normal, je suis maîtresse

 

Refrain : 

Des parents, on a en tant. Des contents, des pas contents, des collants et des fuyants, et des gnian gnians et des violents.

Les parents moi ça m’écœure et j’en ai fait une overdose. Je  préfèrerais voir autre chose : des tatas, des cousines ou des grandes sœurs.

 

 

http://recit.org/media/users/pierrel/eleve_centre.jpg

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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 15:20

Ce n’est pas la fleur au fusil que je pars demain sur le front de la classe découverte.

 

Déjà parce que l’ensoleillement timoré de ces derniers mois n’a pas permis aux fleurs de ma région d’embellir ce début de printemps.

 

Ensuite parce que je ne vois pas ce que je ferais d’un fusil en classe découverte. A part le point rouge d’un sniper du GIGN embusqué qui se promènerait sur mon front avant de se transformer en trou sanglant, je ne vois pas ce que cet outil m’apporterait.

 

Du coup, c’est carrément désarmé que je pars au combat.

 

J’aurai pu rester calfeutrer dans le train-train rassurant de ma base, au rythme des rassemblements de compagnie, des services de garde, des instructions topographiques et des séances de sport.

 

Avec pour seul entorse à cet emploi du temps immuable, de temps en temps, un petit tour au trou quand j’omets de mentionner le grade de Directrice lorsque je la salue.

 

Mais non ! Je me suis porté volontaire. Et demain, après avoir écrit une dernière lettre à ma mère, après avoir embrassé tendrement femme et enfant, je jetterai fièrement mon barda sur l’épaule et sans un regard pour ma famille éplorée, je partirai pour l’école où m’attendront impatiemment mes élèves et Jean-Paul, le chauffeur de bus.

 

Pourquoi ? Pour quels honneurs ? Quelle médaille ?

 

Les honneurs ? Un article de dix lignes dans le blog de l’école que j’aurai moi-même rédigé car comme le dit Cyrano, les honneurs, « je me les sers moi-même avec assez de verve ».

 

La médaille ? Un pin’s du conseil général qui viendra trouer mon dernier T-shirt pas encore tâché.

 

Et loin de cette image illustrant le départ dans la joie des troupes françaises en 1914 -celle qu’on trouve dans les livres d’histoire- j’imagine le départ de ma classe demain matin.

 

 

Sur le parking de l’école, ce n’est pas la fleur au fusil, mais le stylo en bouche que je prends en note les dernières recommandations des parents inquiets.

 

Une maman : Je ne l’ai pas écrit dans sa fiche de liaison parce que j’avais peur de faire des fautes… mais Louise est intolérante au gluten.

Moi : Rien que ça ?

La maman : Voilà la liste des ingrédients qu’elle ne doit pas ingérer.

 

Et elle me tend une liste qui fait le poids du dernier tome d’Harry Potter. Elle aurait mieux fait de me donner la liste de ce qui lui était autorisé, elle n’aurait pas pesé plus lourd qu’un roman d’Amélie Nothomb.

 

Moi (à une autre maman) : Au fait, Madame, Shems m’a dit qu’il faisait ses prières et je voulais vous dire que …

La maman : N’importe quoi ! Il ne les fait pas à la maison, il ne va pas s’y mettre en classe découverte.

Shems : Mais si maman !

La maman (le gratifiant d’un petit taquet bien humiliant) : T’es même pas pubère, arrête tes bêtises !

Shems : Si, je suis pubère.

La maman : Tu ne sais même pas ce que c’est !

Shems : Si ! Mamie m’a expliqué.

 

Je m’éloigne discrètement de la maman de Shems qui est en train de sortir du sac de son fils un tapis et une boussole. Elle est passée en mode « Arabe » et bien que je ne comprenne rien, je peux lire la traduction directement dans le regard penaud du pauvre Shems.

 

Le papa de Sanah s’approche de moi. Il passe dans ma bulle d’espace social, puis il crève ma bulle d’espace personnel et comme il s’approche encore, la bulle de mon espace privé explose. POC ! Il me touche presque. A la manière des agents secrets des mauvaises séries françaises, il tourne la tête doucement à droite et à gauche pour voir si personne ne nous voit, puis de sa main, il glisse quelque chose dans la mienne.

 

Cette scène, je l’ai vécue des dizaines de fois avec mon grand-père quand il me donnait une obole à l’insu de ma grand-mère.

 

Le papa de Sanah recule d’un pas. Je regarde ma main. Un billet de cinquante euros.

 

Je m’apprête à lui dire dans un sourire radieux qu’il est beaucoup plus généreux que mon grand-père, mais c’est lui qui prend la parole :

 

Le papa : C’est pour Sanah.

Moi : Bien-sûr ! J’avais compris.

Le papa :…

Moi : Mais vous savez. On ne pourra pas acheter de souvenirs…

Le papa : Je sais ! C’est pour les cartes postales.

Moi : Cinquante euros de cartes postales.

Le papa : Voici la liste des adresses de la famille.

 

Je me retrouve alors avec un deuxième dernier tome d’Harry Potter sous le bras.

 

Un peu plus tard, sur le marchepied du car, je contemple la brochette de parents.

 

Les plus indignes sourient à pleines dents et les plus hypocrites pleurent. Je les soupçonne de pleurer de joie. La joie d’un peu de tranquillité retrouvée le temps du séjour de leur enfant chéri loin de la maison.

 

Ma collègue Sonia qui est aussi la maman de Judith, une de mes élèves, me regarde en souriant. Elle me fait un signe de la main. Je lui réponds machinalement. Mais je suis déjà loin. Dans une tranchée ou un bunker. Alors que je retiens mes larmes, son sourire à elle, semble s’élargir. Et juste avant que les portes ne se referment, dans un horrible rire digne des sorcières les plus méchantes des contes de notre enfance, elle lance un très ironique : « Bonne vacances Tévélis ! »

 


 

http://tnhistoirexx.tableau-noir.net/pages12/images/19143.jpg

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 14:09

Directrice : Tu tiens un blog ?

 

Ça me tombe dessus de bon matin. J'avais chaussé mon plus beau sourire pour saluer Directrice, et elle, son regard le plus froid. Ça ressemble à une question mais le ton n'y est pas vraiment. On dirait déjà un reproche.

 

Moi : Euh, oui. Mais c'est pas vraiment moi. J'ai pris un pseudo. Comment tu m'as reconnu ?

Directrice : Ce n'est pas toi que j'ai reconnu. C'est moi.

 

Et elle me jette à la figure, que, oui, je prends un pseudo mais que j'ai le toupet de ne pas en donner aux gens que je décris. Je lui rétorque alors qu'il n'y a aucun M. Janti ou Mme Lafeuille dans l'école. Mais elle me balance qu'il n'y a pas besoin des noms pour reconnaître les gens.

 

Alors je procède autrement :

 

Moi : Mais comment tu sais que c'est moi ?

 

Elle aurait pu dire que j'étais le seul homme "jeune" de l'équipe. Et qu'elle avait reconnu mon style littéraire et cette patte si particulière qui fait les grands auteurs. Mais elle a préféré le coup bas.

 

Directrice : Pendant la récréation, je suis allée consulter le cahier journal de chacun d'entre vous. Et j'ai trouvé le tien plutôt épuré. Le seul de toute l'école qui permettrait à son auteur de tenir un blog.

 

Ça fait déjà un peu mal, mais elle ajoute :

 

Directrice : Ou d'avoir une seconde activité professionnelle, comme chauffeur routier à l'international ou ministre.

Moi : Oui, ben, c'est bon... Je sais ce que ça veut dire "épuré".

Directrice : Mais comme je te trouve un peu gringalet pour conduire un poids lourd et un peu honnête pour être ministre, j'en ai conclu que tu tenais ce blog.

 

J'encaisse en silence. Sympa pour l'honnêteté. Mais mes heures à soulever de la fonte me reste en travers de la gorge. Elle enchaîne :

 

Directrice : Du coup, j'aurais besoin de toi.

Moi : De moi ? Pourquoi ?

Directrice : Pour nous donner une formation sur la création d'un blog pour l'école.

 

Je refuse net. La dernière fois que j'ai partagé mes compétences avec mes collègues, je me suis retrouvé sur un DVD pédagogique du CRDP sur lequel je fais le pantin avec un parachute géant et une bande de mouflet qui l'agitent en braillant. Et, encore deux ans après, il n'est pas rare qu'aux animations pédagogiques, des types me reconnaissent et me fassent des commentaires désobligeants sur ma séance de jeux coopératifs.

 

Directrice : Très bien. Dans ce cas Madame l'Inspectrice sera ravie d'apprendre qui est l'auteur du blog dans lequel elle apparaît comme une nymphomane hystérique qui sort de gâteaux géants en sous-vêtements lors de ses inspections (cf ici).

 

Voilà comment je me retrouve un mardi soir dans la salle informatique au pied du TBI avec six de mes collègues sagement assis devant leur poste informatique.

 

Au début, tout se passe bien. Chacun allume son PC et suit mes consignes en regardant le tableau interactif. Puis, petit à petit, des questions fusent, les gens s'énervent, la technologie fait des siennes et je me retrouve vite débordé.

 

Je suis en train d'expliquer à Mme Boucard ce qu'elle doit faire pour les élèves dont les parents n'ont pas signé l'autorisation du droit à l'image.

 

Moi : Il faut flouter leur visage pour qu'ils soient méconnaissables.

Mme Boucard (plutôt choquée) : Tu veux dire...les défigurer ????

Moi (qui remarque son désarroi) : Oui, c'est un peu ça... mais après avoir pris la photo. Pas avant.

 

Soudain, l'imprimante posée à côté de moi se met en marche. Je découvre alors une image s'imprimer petit à petit sous mes yeux horrifiés.

 

Moi : ça va ! Tranquille ! Si je te dérange, dis-le moi.

 

Tout le monde me regarde avec surprise. Seul M. Janti a compris que je m’adressais à lui et il se tasse derrière son écran.

 

Sans réfléchir, je prends la feuille et la montre à toute la "classe".

Aussitôt, je regrette mon geste. M. Jeanti se liquéfie et les autres sont outrés.

 

Les autres : Haaaaannnnnn !!!!!


Du coup, pour ne pas trop perdre la face, je réprimande calmement mon collègue.

 

Moi : Non, mais quand même M. Jeanti. Il y a d'autres moments pour ça. Je sais que c'est ta passion. Mais là tu es passé un cran au-dessus. C'est une obsession.

 

Et j'insiste pour enfoncer le clou :

 

Moi : Tu es un obsédé.

 

Je jette un dernier coup d'œil sur la feuille (on en voit des gros, des petits, des ridés, des velus, il y en a de toutes les couleurs... une infinité de poissons d'aquarium...complétement nus), et je la tends à mon collègue aquariophile.

 

La séance se poursuit. Mes "élèves" sont plutôt médiocres dans l'utilisation d'un ordinateur. Je ne sais plus où donner de la tête. Je vais d'un poste à l'autre pour aider chacun et je sens que la classe m'échappe. Je perds le contrôle. Les bavardages se multiplient. Les éclats de rire aussi. Je surprends Mme Boucard en train de visionner le "dernier" Starsky et Hutch en streaming. Puis Sonia et Magalie en pleine discussion privée sur Facebook. Le bruit s'intensifie et je sens que je vais craquer.

 

Enfin, la séance touche à sa fin. Il était temps. Je suis au bord de la crise de nerfs.

 

Moi : Des questions ?

 

Un seul doigt se lève. Celui de Mme Lafeuille. Je serai bientôt chez moi.


Mme Lafeuille : Cest quoi le code ?

Moi : Le code de quoi ?

Mme Lafeuille : Le code pour allumer l'ordi.

 

Je me refais le film de la séance dans la tête. Il est vrai que ma collègue de CP ne m'a pas sollicité. J'ai pensé avec surprise qu'elle était compétente et qu'elle n'avait pas besoin de mon aide. Mais là, quand sur son écran, je vois la page d'accueil de Windows lui demandant d'inscrire le code de sa session, je perds mes moyens et je me mets à pleurer.

 

Quand je reprends mes esprits, je suis dans les bras de Directrice. La tête sur son épaule détrempée. Elle me caresse les cheveux en me disant "Là, là, ça fait du bien de pleurer. Tu en avais besoin...".

 

Je me braque brusquement et me retire de son étreinte. Je regarde tout le monde et les yeux injectés de larmes et de sang, je saute sur une chaise et bondit pour m'accrocher au vidéoprojecteur. De là-haut, de la mousse de bave aux comissures des lèvres, je regarde mes collègues en hurlant :

 

Moi : Magalie et Sonia vous êtes privées de récréation. M. Jeanti, je vais convoquer tes parents. Mme Boucard, donne-moi ton cahier de liaison. Quant à toi Mme Lafeuille, tu vas finir le reste de tes jours en aide personnalisée.

 

Puis tout s'enchaîne. La sirène. Les blouses blanches. La camisole. La seringue. La chaude sensation du tranquillisant qui court dans mes veines. Et le jour de carence.


 

 

http://info-aquarium.com/wp-content/uploads/2011/11/129.jpg

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30 janvier 2013 3 30 /01 /janvier /2013 14:01

Je rentre dans ma classe en claquant la porte. Il est 16h45, j’ai passé une journée pourrie avec des gamins surexcités et Madame Boucard en a rajouté une couche.

Madame Boucard : Je t’ai entendu crier toute la journée. Pas facile de se concentrer.

J’ai crié, en effet. Mais je me suis retenu. J’aurais aimé hurler. M’exploser les cordes vocales dans les tympans des élèves. N’être qu’une luette géante qui vibre (comme dans les dessins animés) pour faire passer le message : « TAISEZ-VOUS !!!!!!!! ».

Du coup, je décide sur le champ de conserver mes boites à œufs. Et dès que j’en aurai réunies assez, je commencerai à tapisser les murs de ma classe. Cet isolant phonique de fortune me permettra ainsi de hurler des journées entières sans craindre de déconcentrer ma voisine et ses élèves.

Malgré tout, je m’interroge. Pourquoi ai-je dû crier toute la journée. Qu’est-ce qui a foiré ?

Assis à mon bureau, la tête entre les mains, je me refais le fil de la journée. Puis de la semaine. Et de la période. Je remonte comme ça jusqu’à la rentrée des classes.

C’est là. Quelque chose m’a échappé. Au moment de poser les fondations, le premier jour, le ciment n’a pas pris.

Je me souviens.

Il est 7h45. Je suis au volant de ma voiture. A l'arrêt sur le parking de l'école. Ma respiration est profonde, mes yeux fermés. Je suis en pleine concentration. Un truc que les plus grands comédiens font avant de monter sur scène. Car, aujourd'hui, après deux mois d'absence, je vais remonter sur scène. Sur estrade, en fait.

Je sors de ma Clio Maïf et rentre dans mon personnage : un prof  à l’autorité naturelle indiscutable, calme, sûr de lui, patient et pédagogue. SuperProf, quoi. Mais sans la cape et les collants. J’ai opté pour un déguisement vieillot qui  rappellera aux élèves et surtout aux parents la bonne vieille époque où la correction corporelle était autorisée. Un gilet en laine à grosses mailles entrouvert sur une chemise à rayures rouges et bleues. Un pantalon de velours côtelé avec une genouillère en cuir noir sur le genou droit. (C’est ma maman qui me l’a cousue car je m’agenouille souvent pour écrire jusqu’en bas de mon tableau).

Sans attendre les trois coups du brigadier (cliquer pour votre culture), je traverse le parking de manière théâtrale. Le regard droit, la démarche déterminée et le cartable en cuir bien ciré.

Une fois entré dans l’établissement, je me détends un peu.  Je sors de mon personnage. A cette heure, il n'y a pas d'élève dans les couloirs et c'est uniquement à eux et à leurs parents que je réserve mon numéro.

C'est dans la cour, une demi-heure plus tard que je rencontre mes vingt-quatre petits camarades. Mes nouveaux collaborateurs de travail pour l'année à venir.
Je réintègre immédiatement mon personnage en jouant des sourcils. Je modère un peu les froncements, parce que l'an dernier, après trois semaines de classe, j'avais une tendinite de l'arcade sourcilière et mon ostéopathe s'était trouvé bien démuni.

A peine arrivé en classe, je leur expose le système de sanction que j’ai élaboré pendant les deux longs mois d’été.

Moi : Alors c'est simple. A la première indiscipline, j'écris votre prénom en rouge au tableau. Au bout de trois prénoms dans la même demi-journée, vous avez un avertissement. Au bout de trois avertissements dans la même semaine, vous êtes privés de 10 min de récréation. Après trois suppressions de récréation dans le même mois, je vous colle une punition écrite. Après trois punitions écrites dans le même trimestre, je convoque vos grands parents (souvent un peu plus cools). Si je rencontre 3 fois vos grands-parents dans la même année..... JE CONVOQUE VOS PARENTS.

Voilà. Avec ce système, en général je ne croise pas un parent avant Noël. Et bien souvent, c'est pour me donner des chocolats.

Corine lève la main.

Moi : Oui  Corine ?
Corine : Je n'ai plus de grands-parents !
Moi (un brin maladroit) : C'est pas grave.... enfin si, c'est grave. Mais on fera avec... enfin sans.

 

Voilà, j’ai pourtant tout bien fait, lors de ce premier contact.
C’est peut-être du côté de la rentrée des élèves qu’il faut chercher.


Aujourd’hui c’est la rentrée des classes. Je pars super tôt de la maison car j’ai hâte de retrouver les copains. En passant devant le parking de l’école, j’aperçois mon nouveau maître. Il est au volant de sa voiture, à l’arrêt. Il a les yeux fermés. Au début, je crois qu’il s’est endormi, mais en m’approchant je m’aperçois qu’il est tout blanc. Il a l’air mort de trac.

D’un seul coup, il sort de sa voiture. Il est raide comme un piquet et il traverse le parking en courant à moitié. J’ai l’impression qu’il a très envie d’aller au cabinet.

Plus tard, dans les rangs, avant de monter en classe, je donne un coup de coude à mon meilleur copain Isham.

Moi : Regarde les sourcils du maître.

On dirait deux grosses chenilles noires qui se tortillent dans tous les sens au-dessus de ses yeux. Ça nous fait bien rigoler.

Un peu plus tard, c’est Tristan qui se retourne vers nous.

Tristan : Regardez, les gars. Le maître, il a mis le maillot du Barça sous son gilet de papy.
Moi : Ah ouais, tu crois que c’est le maillot de Messi.

Ludo, qui n’est pas loin, nous a entendus. C’est un redoublant, il a déjà eu le maître l’an dernier.

Ludo : Laissez tomber, c’est pas le maillot du Barça. Le maître, il aime pas le foot.
Moi : T’es sûr ? On verra bien quand il enlèvera son gilet.
Ludo : Aucune chance, il ne l’enlève jamais. La dernière fois qu’il s’est mis en chemise, il y avait deux énormes auréoles sous ses bras. Il a bien vu qu’on rigolait un peu, alors depuis il garde son gilet. Il est malin le maître, il sait bien qu’on ne voit pas la transpiration sur les gilets en laine.

En rang devant la classe, on attend que le maître nous dise d’entrer. Et lui, il attend le silence.
Comme on n’est pas pressés de commencer, on fait durer un peu. Surtout que Simon il en revient pas de ce qu’il a vu.

Simon : Regardez son pantalon.
Tristan : Ben quoi, c’est une genouillère.
Simon : Zut alors ! J’en avais pas revues depuis la maternelle.

Je commence à me dire que cette année risque d’être sympa. Le maître a l’air plutôt rigolo. Même s’il ne fait que froncer les sourcils, on voit tout de suite que c’est pas vraiment son genre d'être vraiment sévère.

Je m’inquiète quand même un peu quand il énonce son système de punitions ultra élaboré. Ça a l’air d’être du costaud tous ces avertissements. Mais Nordine nous rassure. C’est le plus fort de la classe en calcul mental. On l’appelle Nordinateur.

Nordine : Vous faîtes pas de bile, les gars. J’ai tout calculé : il faut faire 243 conneries avant qu’il convoque nos parents.

Du coup, Ludo, ça lui fait du souci.

Ludo : Zut, alors. Il faudra être super imaginatif cette année.

 

 

http://www.akustar.com/dossiers/images/oeufs.jpg

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 14:23

Ce matin, j'arrive en avance. J'ouvre la porte. Je sais que Directrice est déjà là. Impossible d'arriver avant elle. Impossible de partie après elle, non plus. La légende des profs qui dorment dans leur classe, c'est sur elle qu'elle repose.

 

Je traverse le hall et m'empêtre les pieds dans un filin qui traîne par terre. Je trébuche, lève la tête sous une pluie de confettis et sursaute devant un drap qui surgit devant moi. Grossièrement écris à la gouache sur ce drap, je peux lire ces deux mots : WELCOME SCHOOL.

 

Une surprise pour moi ? A l'école ? Un matin, si tôt ?

Mon quatre-centième jour dans cette école, un truc dans le genre. Je ne savais pas qu'ils avaient compté.

 

Je vois débouler Directrice avec un balai. Mais au lieu de crier "Surprise !", elle dit simplement :

 

Directrice : Bon, ça marche. Je vais tout remettre en place pour l'arrivée de la nouvelle.

Moi : Ah, c'est pour la nouvelle, ça ?

 

Il est vrai que Directrice est du genre à en faire des tonnes pour l'arrivée de nouveaux élèves. Visite de l'école avec les parents, présentation formelle de l'enseignant. Pour ma part, je pense que ce n'est pas leur rendre service que de les accueillir comme le messie. C'est hypocrite. Certes, ils passent une bonne première journée, mais ils ne comprennent pas pourquoi le lendemain on a déjà oublié leur prénom.

 

Je suis quand même étonné de l'implication de Directrice pour accueillir cette nouvelle. Les activités manuelles, ce n'est pas son truc. C'est sûrement une nouvelle élève people. Genre la demie-nièce par alliance d'un mec qui a présenté la météo sur FR3 Champagne-Ardennes en 1986.

 

Moi : C'est qui cette nouvelle ?

Directrice : Quelle nouvelle ?

Moi : ... ben... la banderole, la gouache, les confettis, tout ça ?

Directrice : Aaaah ! C'est la nouvelle photocopieuse.

 

La nouvelle photocopieuse. Comment ai-je pu oublier. Un mois qu'on en parle. Depuis que la mairie a contacté Directrice pour lui apprendre que notre ancienne photocopieuse ayant fait son temps, l'école allait acquérir une nouvelle machine flambant neuve.

 

Directrice : D'ailleurs, il faudra que quelqu'un accueille le technicien pour prendre en note tout ce qui concerne le fonctionnement de la photocopieuse.

 

Puis, elle doit s'apercevoir qu'elle s'adresse à moi, car elle ajoute :

 

Directrice : Enfin, quelqu'un d'autre.

 

Je ne lui jette pas la pierre. Directrice se souvient sans doute du vidéoprojecteur que j’ai lâché dans l’escalier. Ou de la plastifieuse qui a pris feu pendant que j’utilisais. Ou encore du tableau blanc interactif sur lequel j’ai écrit avec un feutre indélébile.Au final, c'est Sonia qui doit s'en charger.

 

A midi et demi, cette dernière arrive dans ma classe. Elle s'adosse à l'encadrement de la porte telle une femme fatale. Puis d'une voix digne du téléphone rose, elle me sort :

Sonia : Le gars de la photocopieuse est tout seul pour déplacer la bête. Il aurait besoin d'un homme fort.

 

Séduit par le compliment, je descends dans le hall.

Devant moi se présente le "gars de la photocopieuse". Il est tellement baraqué que je suis surpris qu'il ait besoin de mon aide. Le beau gosse dans toute sa splendeur. Muscles apparents sous son T-shirt moulant (mais pas trop), légèrement froissé et tâché de cambouis. Le physique d’un mec qui fait de la pub pour un déodorant. Sauf qu’il ne sentait pas vraiment le déodorant. Il dégageait une odeur de mâle bourrée de phéromones à en croire les regards que lui lançait Sonia.

Ça me fait penser aux films pornos des années 80, avec le "gars de la photocopieuse" qui fait une livraison et qui teste illico l'endurance de la machine en chevauchant violemment la secrétaire sur le plateau de la photocopieuse.

 

J'imagine que Sonia lui a déjà sorti le grand jeu. Qu'en arrivant, elle a déboutonné le haut de son chemisier, retiré ses lunettes et lâché ses cheveux au ralenti. Du coup, moi, je remonte la fermeture éclair de mon gilet en laine, et je ne lâche pas mes cheveux mais un "Bonjour" glacial.

 

Cinq minutes plus tard, me voilà en train de traverser la cour devant les gamins de la cantine dans une position pas très valorisante. Le dos et les jambes pliés sous le poids de l'engin. Les mains, le front et les aisselles qui suent sous mon gilet en laine. La machine qui glisse. Avançant à petits pas rapides et saccadés et criant tous les 5 mètres au "gars de la photocopieuse" : "ON POSE...ON POSE...!"

Moi : Je croyais qu'à l'heure de la microtechnologie et de la miniaturisation, vous alliez nous envoyer la photocopieuse dans une enveloppe.

Le gars : Il faut dire qu'il y a quarante ans, les polycopieurs pesaient le même poids que cette machine, mais pas avec les mêmes fonctions.

 

Ah, le polycopieur. Tout le monde se souvient des papiers carbone, de l'encre violette et de la manivelle qu'on avait la chance de tourner lorsqu'on était de service.

 

Monsieur Janti avait une toute autre vision de cet innocent souvenir d'enfance.

 

M. Janti : Un vrai fléau, les polycopieurs. Combien d'élèves sont devenus toxicomanes à force de se shooter aux effluves éthyliques des polycopies !


Je vois justement mon collègue qui passe la tête à la fenêtre de sa classe. Je l'entends déjà dire "Fais gaffe Tévélis... t'es pas assuré pour ça... tu devrais pas !" Pourtant son discours est différent : "Fais gaffe Tévélis, nous bousille pas la nouvelle photocopieuse !"

Une fois, ma tâche accomplie, je remonte discrètement m'écrouler dans ma classe. En laissant Sonia et le beau gosse dans la salle des maîtres, je prends soin de fermer la porte et d'y accrocher un macaron du CSA interdisant l'entrée aux moins de 18 ans. On ne sait jamais, un coup de foudre est si vite arrivé. Ou plutôt un coup de "toner"!

 

Quand je redescends, un quart d'heure plus tard, avec ma gamelle, plus moyen d'entrer dans la salle des maîtres. L'odeur de mâle y a attiré toute une tripoté de bonnes femmes. Mme Lafeuille, Mme Boucard, Directrice, Magalie, Jeanette, Jocelyne, toutes ont rejoint Sonia autour du beau mec.

 

Ce type, avec son maillot tâché, est en train de leur expliquer que lorsque E13 clignote sur l'écran, c'est qu'il y a un bourrage papier. Pourtant, à voir l'état de grâce de mes collègues, on a l'impression que c'est l'homme le plus romantique de la terre et qu'il leur chantonne des ballades de Francis Cabrel.

 

Elles ne m’ont même pas remarqué. J'enfourne alors ma gamelle dans le micro-onde, et je laisse volontairement pétouiller mes petits-pois-carottes dans le four, espérant ainsi tuer tout le romantisme de la scène. Aucune réaction. Elles ne le lâchent pas du regard.

 

Mon statut de coq dans l'école est mis à mal par l'arrivée de cette intrus bodybuldé. Quelque chose me picote légèrement le cœur. Un malaise à peine identifiable. Un zest de jalousie, je crois.

 

Vexé, je remonte avec mon assiette chaude et rejoins M. Janti dans la salle informatique. Comme chaque jour, tel un geek de 15 ans, il mange devant un ordinateur. Il ne décroche pas de son écran et me demande simplement :

 

M. Janti : Alors cette photocopieuse, facile à utiliser ?

Moi (encore amer) : Un jeu d'enfant ! Même un gorille en T-shirt moulant pourrait s'en servir.

 

 

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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 15:08

 

 

Monsieur,

 

Akim a rendez-vous chez l'ophtalmologiste mardi matin à 10h30. Je viendrai donc le chercher pour l'y emmener. Cependant, pour la préparation de la consultation, Akim doit se mettre des gouttes dans les yeux pendant deux heures avant la consultation toutes les 20 minutes.

Quand je dis « se mettre », j'entends par-là qu'il doit en recevoir, car Akim n'étant pas capable, à 10 ans, de mettre son slip tout seul, je vois mal comment il pourrait se mettre des gouttes dans les yeux.

Merci de votre compréhension.

Cordialement, la mère d'Akim.

 

Madame,

 

j'ai bien saisi la première phrase de votre « mot » dans le carnet de liaison. J'ai noté que la santé visuelle d'Akim passait avant ses progrès en orthographe et c'est donc avec un plaisir mitigé que je vous accueillerai en pleine dictée pour que vous conduisiez votre fils à son rendez-vous.

Cependant, ensuite, il est question de gouttes à se mettre, de slip aussi, et de l'âge de votre fils. Si c'est l'énoncé d'un problème dans lequel il faut trier les bonnes informations des mauvaises, il est très réussi. Mais je doute que ce « mot » ait une telle fonction. Je vous demanderais donc d'être plus précise.

Tout aussi cordialement. M. Tévélis

 

 

Monsieur,

 

vous n'êtes pas sans savoir, portant vous-même des lunettes peu discrètes sur votre nez, qu'il est très difficile d'obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologiste dans cette ville. Il y a un an et demi, je ne connaissais pas encore l'emploi du temps de mon fils, vous-même le connaissant à peine quand vous montez l'escalier pour vous rendre en classe.

De plus, dans mon précédent courrier, le slip d'Akim n'était là que pour imager le manque d'autonomie de mon fils et pour vous faire comprendre, donc, qu'il faudra que vous lui mettiez les gouttes vous-même. Je mettrai l’ordonnance dans le cartable d'Akim.

Toujours cordialement. La mère d'Akim.

 

 

Madame,

 

c'est donc bien ce que j'avais compris. Vous espériez que toutes les 20 minutes pendant 2 heures, j'allais m'isoler de la classe avec Akim, laissant ainsi les 23 autres élèves livrés à eux-mêmes dans une jungle sans lion, pour introduire des gouttes dans chaque œil de votre enfant.

Je note aussi que votre perspicacité et mes lunettes vous ont mis sur la voie. Oui, je fréquente parfois les ophtalmologistes. Comme la totalité de mes collègues dans cette école,d'ailleurs. Cependant, en 5 ans, avez-vous reçu, via ce même carnet de liaison, un mot d'un professeur s'excusant de ne pas être en classe la totalité de la matinée pour cause de rendez-vous médical, et vous priant également de venir lui mettre des gouttes dans les yeux toutes les 20 minutes avant d'honorer ce rendez-vous ?

Moins cordialement. M. Tévélis.

 

 

Monsieur,

 

à votre question, je réponds sur le même ton.

En 5 ans, Akim et ses camarades se sont-ils déjà mis en grève, vous obligeant à vous chercher une nounou pour vous garder toute une journée ?

La mère d'Akim.

 

 

 

Du coup, j'ai quand même eu le dernier mot.

Akim n'est pas venu en classe ce matin-là. Il n'est apparu que l'après-midi avec les yeux complètement dilatés. Sa mère a sans doute manqué de confiance quand à mes capacités et à ma volonté de mettre des gouttes dans les yeux de son fils sans aucune forme de rancune vis-à-vis de notre correspondance.

 

 

http://www.chirine.com/upload/vignettes/small_collyre-10.jpg

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