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30 août 2015 7 30 /08 /août /2015 12:51

Bon, pour commencer, j’avoue qu’au départ, j’étais parti pour écrire les dix bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes quand on est prof. Parce que dix, ça sonne bien. Dix, c’est rond, c’est pile, c’est bien.

Mais il a fallu se rendre à l’évidence et revoir à la baisse mon ambitieux projet. Dix bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes, même avec tout l’amour que je porte à mon métier, et toute l’hypocrisie du monde aussi, c’est très dur.

Alors j’ai opté pour sept. Le sept est attractif. Il porte bonheur, il renvoie à la bible et surtout c’est le nombre d’élèves que chacun rêve d’avoir dans sa classe.

Encore une fois, j’ai échoué et n’ai pu trouver que cinq bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes quand on prof. Alors, n’étant pas un adepte du cinq à sept, je suis passé de sept à cinq. Et voici donc les cinq bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes quand on est prof.

  1. La vengeance

Dès le matin, au réveil, le morne sentiment que les vacances sont bel et bien terminées est effacé par un immense plaisir. Une sensation malsaine de vengeance qui vous réchauffe le cœur malgré tout. Cela fait deux mois que vos enfants vous réveillent à 7h24, tels des coucous suisses indéréglables, et aujourd’hui vous allez enfin pouvoir les tirer de leur sommeil. De la plus belle des manières. De la même manière qu’ils l’ont fait pendant deux mois. En ouvrant la porte à la volée et en courant vers leur lit pour y sauter à pieds joints en criant « Debout ! Debout ! » comme un hystérique.

  1. La saveur du café

Pas le café du matin pris debout, à la va vite, en tamponnant une coupure de rasage avec un kleenex et en tartinant du beurre sur une biscotte émiettée. Non, le café de 10h30, celui de la récré. Celui qu’on mérite après deux heures de reprises. Celui que vous vous servez dans un mug crasseux et qui sort d’une cafetière centenaire entartrée pire que les dents de Jeoffroy de CE2, mais que vous appréciez cent fois plus que le Nespresso des vacances pris sans réel plaisir après avoir bullé deux heures au soleil.

  1. Le calme

Celui dans votre classe pour la première journée de classe. Celui qui vous surprend chaque année même après 35 ans de carrière. Quoi ?! Ils savent prendre la parole en levant la main ?! Quoi ?! Ils m’écoutent et participent avec discipline à tout ce que je propose. C’est la journée idéale pour mettre en place tous les projets ambitieux dont on nous a rabattu les oreilles dans les IUFM et autres ESPE oubliant qu’il y avait des élèves face à nous. Malheureusement cette première journée n’est dédiée qu’à déballer des fournitures scolaires, à écrire des entêtes et à partager des cahiers en 5 parties égales. Alors on profite du calme sans arrière-pensée.

  1. Revoir ses collègues

Bon d’accord. Ce n’est pas valable pour tout le monde comme raison de se réjouir. Mais faites un effort au moins pour le jour de la rentrée. Reconnaissez qu’ils sont un peu plus beaux, vos collègues, avec leur bronzage soigné et leurs beaux habits de rentrée. Et profitez de la seule conversation de l’année que vous aurez avec eux et où il ne sera pas question de boulot. Et tes vacances alors ? Et puis peut-être que certains d’entre vous sont réellement ravis de les revoir, sans hypocrisie aucune. Si, si, ça arrive.

  1. Une nouvelle aventure

La rentrée, c’est l’aube d’une nouvelle épopée. Des tribulations inédites que vous allez vivre pendant ces dix prochains mois. Certes, peut-être dans la même école, avec le même niveau et les mêmes collègues. Mais sans doute avec de nouveaux élèves (voire de nouveaux programmes pour certains). Alors, comme toujours, quand s’annonce le changement, une vague d’excitation nous remue le ventre. Certains appellent ça le stress, le trac ou même l’appréhension. Mais restons positif ! Moi je pense que c’est de l’impatience.

Alors, à tous les impatients de se lancer dans une nouvelle aventure avec l’agréable sentiment d’avoir bien profité de ces longues vacances ensoleillées et régénératrices :

« BONNE RENTREE ! »

Les 10, euh non 7... ou plutôt 5 bonnes raisons de se réjouir de la rentrée des classes quand on est prof
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1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 14:07

L’année scolaire est sur le point de s’achever. Je regarde derrière moi pour faire le bilan et j’aperçois encore distinctement le jour de la rentrée, là juste à quelques pas. Je me souviens alors de cette évaluation en Histoire. Ou plus précisément de cette question sur le siècle des Lumières. Ou plus précisément encore de la réponse d’Iliès.

Le siècle des Lumières est un siècle qui a duré moins longtemps que les autres.

Réponse qu’il m’expliquera plus tard avec un argumentaire implacable, lorsque je lui rendrai sa copie.

- Ben oui ! C’est un siècle qui passe à la vitesse de la lumière. Et c’est ultra rapide la lumière. Alors c’est un siècle plus court.

Et Anaïs de l’encourager :

- Ben oui Maître ! Comme une année lumière.

Et Mario de surenchérir :

- Ben oui ! Tous les quatre ans, il y a une année Lumière qui dure un jour de moins.

Et Lucas de tenter :

- Ben oui…

Et le maître de péter un plomb :

- STOOOPPPP !!!! Le prochain qui commence sa phrase par « Ben oui ! », je lui expédie une punition à la vitesse de la Lumière et je vous garantis qu’elle ne sera pas plus courte. Bien au contraire.

C’est à cette formule que je repense quand je me retourne pour regarder derrière moi : une année Lumière. Plus rien à voir avec cette distance vertigineuse que la lumière parcours en une année. Non, mais une très belle image pour décrire une année qui passe trop vite.

Il est vrai qu’il est plus bien plus long de traverser une année scolaire dans la pénombre d’une classe difficile. On se cogne aux murs, on s’entroupe dans les cartables qui traînent dans les allées et le temps semble s’étirer comme un chewing-gum sans sucre dans lequel on s’englue.

Alors qu’une année Lumière c’est une année hors des ténèbres, baignée d’un soleil éblouissant qui nous fait cligner des yeux.

A peine le temps de finir l’appel le premier jour de la rentrée. Je cligne des yeux et je vois mes élèves quitter la classe avec leur dossier scolaire sous le bras en direction du collège.

A peine le temps de commencer ma première leçon. Je cligne des yeux et je suis en train d’écrire la dernière appréciation du dernier bilan avec la mention : Passe en 6ème.

A peine le temps, lors de la prérentrée, d’ouvrir mes commandes aussi excité qu’un gamin devant ses cadeaux le jour de Noël. Je cligne des yeux et me voilà encore plus excité, en train de passer commande pour la prochaine rentrée, m’extasiant devant les dévidoirs de ruban adhésif et le taille-crayons à manivelle qui serait du plus bel effet, accroché là sur le bord de mon bureau.

Je chausse mes lunettes de soleil le temps d’une pause temporelle. Le temps de repenser à cette année. Et je lui accorde volontiers le titre d’Année Lumière. Des élèves sympathiques, des projets aboutis, des collègues agréables. Cette année, le soleil est entré par les grandes baies vitrées de ma classe et il a réchauffé l’atmosphère.

Alors pour finir l’année en beauté, les lunettes bien vissées aux oreilles, je lève le nez au ciel et plisse les yeux devant ce soleil bienveillant qui me réchauffe le visage. Et je laisse couler les deux derniers jours d’école comme une gorgée d’eau rafraichissante.

Une année Lumière

BONUS :

Juillet 2002. C’est la fin d’après-midi d’une chaude journée dans le sud de la France. Je suis en vadrouille à vélo depuis plusieurs jours. Dans le village dans lequel nous faisons étape, le seul téléphone à carte se trouve dans le bar-restaurant. Après un coup de fil à ma mère qui me coûte presque trois unités, j’attends avec Sam, Raph et Adeline, le verdict qui cèlera à jamais la destinée de ma vie professionnelle (et celle de Sam par la même occasion). Après avoir pianoté nos codes respectifs sur le minitel, ma mère nous rappelle pour nous annoncer la bonne nouvelle : « Vous êtes admis tous les deux ! ». Nous sortons du bar un peu plus tard et le soleil de début de soirée descendant sur l’horizon me fouette le visage.

Je cligne des yeux.

Quand je les rouvre, je suis entouré de jeunes gens qui me félicitent respectueusement. La salle polyvalente est décorée et on me pousse vers une table où l’on me tend un couteau. Sur le gâteau au trois chocolats (mon préféré), je regarde avec tendresse la plaque de sucre sur laquelle est inscrit un laconique « Bonne retraite ».

Ça, c’est une carrière Lumière.

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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 19:38

Vendredi 29 mai. L’urgence. J’ai complètement oublié que je devais aller au théâtre ce matin. Me voilà contraint de faire le pied de grue devant l’école pour alpaguer le premier parent venu et lui proposer de nous accompagner. La première, c’est la maman de Shem’s. Je lui explique la situation en m’excusant platement de la prévenir si tard, ne lui cachant pas que j’en suis l’étourdi fautif.

De nature un peu taquine, elle glousse et me lance :

- Ça sent les vacances ?

Le 29 mai ! Les vacances ! Quelles vacances ?

Celles de Pâques sans doute. Elles ne sont pas si loin. A peine trois semaines et quelques jours fériés pour la zone B. Mais en général, les vacances terminées ne sentent plus rien. Juste le chocolat. Une oreille de lapin pas terminé dans un sachet plastique qui traîne au fond du placard et dont l'odeur rance nous saute au nez dès qu’on met la tête dedans pour y chercher les biscottes.

Elle parle peut-être des grandes vacances. Mais alors, quel odorat !

Qu’est-ce que ça peut sentir les grandes vacances quand on est seulement le 29 mai ? Le melon pas mûr, le sable froid et mouillé, le moisi du grenier où croupit notre tente Décathlon, la friture de chichis qui stagne dans la casserole depuis plus de 9 mois. En tout cas, pas la crème solaire muselée par l’opercule en plastique qui attend patiemment dans les réserves des supermarchés.

Une fois la maman partie, je hume l’air alentour pour me faire une idée précise de ce qu’elle a voulu dire. Mais la seule odeur que je perçois est celle du poireau.

Whaouou ! Quel odorat j’ai aussi ! Je peux sentir jusqu’aux vacances de la toussaint ! Celles qui sentent un peu la soupe.

Puis Monsieur Janti passe un peu plus loin et me salue dans un grand mouvement de bras. Très matinal, il exhibe déjà une énorme auréole sous l’aisselle du bras qui s’est levé et je comprends d’où vient l’odeur de poireau. Car dans mon petit carnet des odeurs j’ai noté cette correspondance : la transpiration sent le poireau. J’ai aussi noté : l’éternuement sent le miel.

Mais il n’y a aucune vacance qui sent le miel. C’est la retraite et les tisanes au coin du feu qui sentent le miel. Enfin, c’est ce que je croyais avant. Avant que mes parents soient en retraite. Maintenant j’ai une autre idée de l’odeur de la retraite. Ça sent les pneus usés par les kilomètres pour sillonner la France. Ça sent le fart en plein hiver et le vin du Jura avec les amis. Ça sent un peu les couches des petits enfants (mais elles sentent bon, celles-là). Maintenant j'ai compris qu'en retraite, ça ne sentait pas encore le sapin. Peut-être ceux du Haut-Doubs, mais pas ceux des cercueils.

Mais pour moi, la retraite est encore loin, nous ne sommes que le 11 juin.

Et le 11 juin, le melon a mûri, le sable a séché et la crème solaire est sortie de sa réserve. Alors les capteurs olfactifs super développés de nos élèves commencent à être titillés par ce somptueux mélange d'odeurs. Des effluves qui ne sentent pas encore les vacances mais qui hument bon le sapin frais du cercueil de l'année scolaire bientôt défunte.

Et pendant les trois semaines suivantes, ces prémices d'odeur qui ne sont encore qu'une vague impression quand le soleil brille un peu plus fort dans la cour de récré, vont se concentrer pour devenir au début de juillet, un parfum entêtant aux fragrances explosives. Un extrait d'indolence. Une essence de bonheur au relents d'insouciance.

Un odeur de vacances, quoi.

Pour ma part, chaque année, la rhinite allergique saisonnière me prive de tous ces plaisirs sensoriels. Les seules odeurs que m'apporte le mois de juin sont celle de la menthe synthétiques des Kleenex qui m'irritent le nez à longueur de journée et celle du Vicks Vaporub dont je me oins le torse et la moustache avant d'aller dormir.

Alors, vous qui avez les orifices naseaux bien débouchés, pour moi, fermez les yeux, inspirez et profitez ! Ça sent presque les vacances.

Ça sent les vacances
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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 13:27

Ce matin, Boris sort de son cartable la coupe gagnée par notre classe lors du tournoi de basket. Il la dépose sur mon bureau et retourne à sa place. Je lui demande :

- Alors, content d’avoir montré la coupe à tes parents.

- Mouais…

- Comment ça « mouais » ? Ils n’étaient pas fiers de toi ?

- Ben si, c’est pas ça. C’est juste la coupe, là, l’autocollant énorme… c’est pas génial.

Les autres interviennent :

- Ben ouais ça gâche la coupe, ce truc énorme collé en travers.

- Pis du coup, ça gâche aussi le plaisir.

- C’est clair ! L’autre fois, je l’ai brandie au-dessus de ma tête en la sortant de mon sac et mon frère était mort de rire.

Je sais exactement de quoi ils veulent parler mais je fais l’innocent :

- C’est quoi le problème ?

- L’autocollant, maître, l’autocollant. On voit que ça.

Et ils me montrent le gigantesque papier collé tout autour de la coupe que je fais semblant de ne pas voir et sur lequel est écrit : A manipuler avec soin.

Je me justifie :

- Cette coupe va passer dans les mains de toutes vos familles. Vous êtes 24, si chacun d’entre vous a un père, une mère et au moins un frère ou une sœur, ce pauvre trophée va passer entre 192 mains minimum. Ce qui lui donne 192 occasions d’être maltraité, malmené, abîmé. Et si vous voulez que le 24ème d’entre vous puisse rapporter fièrement à ses parents quelque chose qui ressemble vraiment à une coupe, cet autocollant est indispensable.

Depuis quelques années, je me fais imprimer des autocollants à la mention « Merci de prendre soin de moi » que je colle sur les différentes affaires communes à la classe qui doivent dangereusement transiter par toutes les familles. Chaque année, mes autocollants sont de plus en plus gros, mais les familles de plus en plus aveugles. Et chaque année, j’ai de drôles de surprises quand les affaires reviennent en classe.

Une odeur d’alcool anisé dans la coupe de la sécurité routière.

- Ben…c’est mon père qui voulait fêter notre victoire. Il s’est bu quelques apéros dans la coupe.

Un pansement usagé à l’odeur équivoque coincé entre les pages du cahier de vie.

- Cool !! On le cherchait partout. C’est à ma mère. Elle l’avait mis sur une plaie de furoncle qu’elle s’était éclaté sur le haut de la cuisse.

Un grossier morceau de ruban adhésif qui entoure le flanc de Bubulle, le poisson rouge de la classe qui flotte sur le dos dans l’aquarium que me tend Sanah.

- Euh, c’est mon chat qui l’a griffé… Mais heureusement que mon papa bricole un peu.

Ces différents objets, documents, animaux sont comme des sondes envoyées en terre inconnue. A leur retour et selon leur état, ils permettent de se faire une idée assez précise de l’endroit où on les a envoyés. Comme pour une nouvelle planète sur laquelle on envisagerait d’habiter après la fin du monde. On peut alors évaluer le taux de survie possible et d’hostilité potentielle présent dans chaque famille.

Il est évident que même en cas de fin du monde assuré, il y a des familles dans lesquelles je n’irai jamais chercher l’exil même avec le meilleur Bunker du monde garanti Jour d’après. Les sondes en reviennent systématiquement cabossées et estropiées... et parfois pire : elles ne reviennent même pas.

Alors quand les enfants me redonnent le cahier de vie, Bubulle, ou même la coupe, je fais un état des lieux encore plus scrupuleux que celui du type zélé de chez Conforama à qui on a loué hors de prix un semi-remorque de 90 mètres cube pour transporter un insignifiant lampadaire sur 1,2 km parce qu’il ne rentrait pas dans notre Clio Maïf.

Et je les bichonne mes sondes, le temps qu’elles passent en classe entre deux plongées en enfer. Je les aère, je les époussette, je les nourris.

Puis, avant de libérer mes élèves en fin de journée, je fais glisser mon doigt sur la liste de la classe et la mort dans l’âme, je l’arrête sur un nom qui me fait frissonner de terreur.

- Lucas, c’est ton tour de prendre la coupe.

Dans le couloir, bien souvent, je me ressaisis. Lorsque je vois la joie de Lucas qui brandit allègrement la coupe sous le nez de CP, je me dis que ce n’est que du matériel. Qu’il n’y a pas mort d’homme. Qu’il y a pire.

Alors, je prends conscience qu’en effet, il y a pire.

Il y a des enfants qu’on renvoie chaque soir dans ces familles-là et qui reviennent souvent un peu cabossés, un peu estropiés. Pas assez pour faire un signalement. Mais juste assez pour avoir envie de leur coller un énorme autocollant en travers du front, comme un rappel aux devoirs des parents : A manipuler avec soin

A manipuler avec soin
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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 11:50

L'actualité est marquée par un fait divers sordide au cœur de l’Éducation Nationale.

Voici une petite chanson sur le sujet. Pas sur la pédophilie dans l'EN. Mais sur l'inaction des instances supérieures quand un enseignant (quelle qu'en soit la raison) ne fait pas bien son travail et parfois pire.

On a tous déjà croisé au moins une fois un(e) collègue qui n'était pas à sa place au milieu des enfants. Un(e) collègue qui est montré(e) du doigt par tous les autres. Un(e) collègue, on nous l'assure, ne nous inquiétons pas, qui est dans le viseur de l'inspection. Oui, mais un(e) collègue qui prend son poste tous les matins et qui continue de mal faire. Ou pire, de faire mal.

Et puis un jour, il change de département et nous voilà vraiment rassurés.

Loin des yeux, loin du cœur !

Avertissement : sur les 800 000 enseignants de l’Éducation Nationale, cette chanson parle d'une infime proportion (Infime mais déjà trop). N'allez pas chercher dans chaque école, l'incompétent qui fait mal son travail ou le violent qui met les enfants en danger.

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 13:20

Depuis l’apparition des tables individuelles dans les écoles de France, la vie des enseignants a énormément changé. Je vous avoue que depuis mon entrée dans le métier, je n’ai jamais eu à gérer l’aménagement d’une classe avec des tables doubles munies de trous pour les encriers et de couvercles pour faire du bruit.

Ce changement de mobilier a permis une plus grande liberté dans l’agencement des tables de la classe. Pour ma part, j’en profite à fond. Chaque fois que je change de disposition, j’ai l’impression de changer de classe. Et du même coup, d’élèves. Mais pas longtemps.

Jusqu’à maintenant, je suis resté assez soft. Me cantonnant aux grands classiques de l’agencement de classe : le rang d’oignons, les îlots, le U… Dans ce domaine, je mets ma créativité en berne afin d’éviter des situations insolites et peu productives.

J’ai commencé par le rang d’oignons. Le classique du classique.

Nourri depuis l’enfance par le Petit Nicolas, l’élève Ducobu et bien d’autres, j’avais à cœur de reproduire ce grand cliché de l’école publique. A savoir : trois rangées de tables doubles, avec les myopes et les fayots devant (c’est souvent les mêmes) et le cancre à côté du radiateur (A ce propos, j’ai été bien démuni dans mes premières années d’enseignement de constater qu’il n’y avait pas qu’un cancre par classe et que je n’avais pas assez de radiateurs. Mon premier budget de jeune enseignant nouvellement nommé dans une école est donc passé chez le chauffagiste dans l’achat de radiateurs supplémentaires).

Configuration

Ensuite, mû par une envie irrésistible de changement …et surtout mû par une nouvelle lubie de l’Inspectrice qui devait incessamment me rendre visite, je suis passé aux îlots.

Une fois mes élèves installés, chacun à leurs îlots, cela faisait une drôle d’impression. La salle de classe était un grand océan et les enfants peuplaient un archipel de petites îles. Ils se regardaient d’une île à l’autre comme des naufragés qui dérivaient sur des radeaux craquants. J’en avais presque le mal de mer.

J’avais pris soin de constituer les groupes en tenant compte des affinités de chacun, afin d’éviter des tensions internes qui pourraient parasiter leur efficacité au travail. Au début, j’étais plutôt satisfait. J’étais Nicolas Flamel et j’avais trouvé le moyen de transformer des individualités égocentriques en des groupes unis, travailleurs et efficaces.

Mais très vite, des tensions sont apparues. Non pas au sein des groupes, mais entre chacun d’eux. Des coups bas, des conflits, des trahisons, des joutes, de la violence aussi. Je me croyais au milieu des Sept-Royaumes de Game of Thrones. Il manquait juste beaucoup de sexe et un peu de créatures maléfiques.

 

Configuration

Après plusieurs semaines, la violence étant montée d’un cran, je n’osais plus quitter mon bureau Port-Réal. J’étais encore le roi des Sept-Couronnes. Mais pour combien de temps ? Comme je sentais que Winter was coming bientôt, j’ai changé la disposition des tables.

J’ai opté pour le U de Unification et de Unité. Le U de Super U aussi, comme aimait à le souligner Reddah dont la maman est une « nouvelle commerçante ».

Configuration

J’ai vite été confronté à des bavardages incontrôlables. Chaque élève avait tous ses camarades dans son champ de vision. Chacun d’eux avait l’impression d’être au centre de la classe et se devait de tenir le crachoir pour son auditoire.

De plus, le U de Unité s’est vite transformé en U de Uniformisation. Même si cela me faisait gagner du temps de corriger 24 fois la même copie et que je trouvais impressionnant que le téléphone arabe fonctionne sans fausse note d’un bout à l’autre du U, j’ai encore décidé de changer l’agencement. Avant que n’apparaisse le U de Ulcère.

Je suis allé consulter Madame Lafeuille. Non pas la voyante du quartier, mais ma collègue de CP, qui s’est elle-même auto-proclamée spécialiste de l’agencement de classe.

- Le secret pour que cela fonctionne, c’est qu’il faut que ça vienne des élèves eux-mêmes. Laisse-les choisir leur place.

- Ah bon ! Mais ils vont faire n’importe quoi !

- Fait leur confiance ! Ça aussi c’est le secret !

- Il faudra que je leur fixe quelques règles avant le grand aménagement ?

- Ah non ! Liberté totale ! C’est le secret ! Tu vas voir qu’ils vont eux-mêmes se fixer des règles et des limites auxquelles tu n’avais même pas pensé. Le métier d’élève, ils le connaissent mieux que toi.

Je l’ai quittée avant qu’elle me dévoile un autre « le secret » et j’ai tout mis en application ce qu’elle avait dit. J’ai juste fixé deux règles :

  1. Personne ne touche à mon bureau !!

  2. On déplace le mobilier uniquement à l’intérieur de la classe. (Je connaissais mes lascars).

- Vous avez 30 minutes pour aménager la classe comme bon vous semble.

En cinq minutes, c’était réglé.

Malgré tout, j’ai attendu 25 minutes, les bras croisés, tapotant du pied et espérant voir apparaître les règles qu’ils se fixeraient eux-mêmes. Celles dont m’avait parlé ma collègue de CP. En vain !

 

Configuration

Pour finir, trop impatient de voir la saison 5 de Game of Thrones, ses intrigues, ses luttes sanglantes, ses tortures dégoulinantes, sa bande sonore pleine de craquements d’os et de chairs transpercées, j’ai à nouveau opté pour les îlots.

Tout le monde était content. Sauf Jocelyne, la femme de ménage :

- Dis Jean, euh juste un truc. Les tables comme elles sont mises là…hein… moi je n’ai rien à dire, c’est toi qui décides, c’est ta classe. Et puis tu sais, les tâches de sang sur le sol, c’est un peu comme les tâches d’encre, ne t’inquiète pas, j’ai les produits qu’il faut. Par contre…euh …à la fin de la journée, tu pourrais penser à leur dire de ramasser les membres arrachés et les têtes décapitées...avant de sortir de classe ? Hein ? Merci.

Configuration
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11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 14:41

Il est un élève dans ma classe qui a une obsession bien particulière. Loin des jeux-vidéo, du football ou même de la télévision, son délire se concentre exclusivement sur un personnage historique du début du 9ème siècle : le célèbre Charlemagne.

Au moins une fois par jour, il fait référence à son idole. Mais bien souvent mal à propos. Comme si une force invisible et occulte le forçait à répondre « Charlemagne » à toutes les questions posées en classe.

A chacune de ses évaluations, je recherche prioritairement à quelle question il a répondu « Charlemagne », ensuite, à moitié souriant, à moitié désespéré, je corrige vraiment sa copie.

- Qui a appelé les Français à la résistance depuis Londres en 1940 ?

- Charlemagne.

- Quelle est la capitale de la Grèce ?

- Charlemagne.

- Quel est le sujet dans la phrase suivante : « Annabelle est une poupée possédée qui permet aux âmes damnées de revivre sur Terre. ».

- Charlemagne.

- Décompose les nombres décimaux suivants :

- Charlemagne.

Quand j’en parle à Sonia, ma collègue de CM1 qui l’a eu l’année dernière, elle me dit avoir trouvé la solution à cette étrange impulsion : l’overdose.

- Hein ?

- Ben oui, tu lui en fais bouffer un bon coup du Charlemagne ! Tu verras, ça va le calmer.

- T’es sûre !

- Mais oui, c’est comme ses oursons au chocolat remplis de guimauve. C’est une vraie drogue. Mais le jour où t’en as trop bouffés et que tu les vomis par tous les trous, t’es vacciné. Plus jamais tu n’en mangeras. Eh ben, pour Charlemagne, c’est pareil.

Du coup, c’est ce que j’ai fait. Pendant, une semaine, en classe, alors que les autres élèves travaillent classiquement sur le programme de CM2, mon élève monomaniaque doit recopier les 58 pages (références incluses) de l’article de Wikipédia concernant Charlemagne.

En fin de semaine, pour en rajouter une couche et aussi pour le récompenser, je lui concocte une petite évaluation spéciale, rien que pour lui.

 

Évaluation spéciale, rien que pour toi

Réponds à toutes les questions suivantes par Charlemagne. Attention, il y un piège.

  1. Qui est le fils ainé de Pépin le Bref ? Charlemagne
  2. Qui a donné l’épée Durendal à Roland ? Charlemagne
  3. Au 16 de quelle rue se trouvent les éditions Allia dans le 4ème arrondissement de Paris ? Charlemagne.
  4. Comment s’appelle le lycée français de Pointe-Noire au Congo ? Charlemagne
  5. D’après la célèbre chanson de France Gall, qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’école ? Charlemagne
  6. Sous quel nom est plus connu Carolus Magnus ? Charlemagne
  7. Qui est la petite amie argentine et chanteuse de Léon Vargas ? Charl Violetta
  8. Dans l’alphabet phonétique de l’OTAN, que veut dire : Charlie-Hotel-Alpha-Roméo- Lima- Echo-Mike- Alpha-Golf- November-Echo ? Charlemagne

Il s’en est sorti sans faute, seulement une petite rature.

Mais surtout, je ne sais pas s’il a passé le week-end à vomir Charlemagne par tous les trous, mais depuis cette semaine intensive de son idole, il n’en a jamais reparlé en classe.

 

 

Et puis un jeudi matin au début de janvier, alors que la France vient de se réveiller avec la gueule de bois, un peu sonnée par une nuit remplie de cauchemars. Un jeudi matin, alors que la France ensommeillée réalise petit à petit que le cauchemar a effectivement eu lieu. Un jeudi matin, alors que la France ne sait pas encore que le cauchemar n’est pas terminé.

Ce jeudi matin, alors que nous étions en classe en train de parler d’une tragédie indescriptible qui a secoué la France la veille, cet élève prend son stylo correcteur blanc et inscrit sur sa trousse noire en capitales d’imprimerie : JE SUIS CHARLEMAGNE.

Monomanie
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21 décembre 2014 7 21 /12 /décembre /2014 14:47

La Bretagne en décembre…Brrrr. Drôle de programmation pour une classe découverte. A moins d’avoir envie de découvrir le crachin, la bruine et les embruns. Mais, à bas les stéréotypes ! Et vive l’aventure !

Avec les élèves, nous avons passé dix jours à tenter de lutter contre les clichés qui encombraient notre esprit sur cette région. En vain ! Après dix jours de pluie, de vent et d’humidité, les stéréotypes sont ressortis grandis de cette classe de mer.

Mais malgré tout, les souvenirs et les découvertes ont remplacé les clichés dans notre tête et le petit bout de Bretagne que nous avons découvert dans la baie de St Brieuc a maintenant des allures de paradis dans nos esprits émerveillés.

 

Alcoolique :

Jacky, l’animateur nature, répond évasivement à la question pourtant bien précise d’Illan.

- Euh…la différence entre un goéland marin et un goéland argenté ? Euh…hum…ben tu sais, c’est kifkif bourricot.

Akim, distrait par un coup de vent qui a rabattu la capuche de son ciré sur ses oreilles veut connaître la réponse.

- Alors ! Il a dit quoi pour les goélands ?

- Il a dit que c’était kifkif mojito ?!

 

Gestion de l’argent de poche :

Une nuit, réveillé par des clameurs dans la chambre voisine, j’allume mon portable pour vérifier qu’on est bien la nuit.

Cinq heures trente. Je considère que c’est encore la nuit et je débarque dans la chambre des trubliones en pyjama en ouvrant la porte à pleine volée. Elles, elles ne sont plus en pyjama (ou pas encore, je ne préfère pas savoir), elles jouent au Monopoly.

Je les convie à aller illico se recoucher ! Mais Nadia tarde un peu, elle a l’air embêtée.

- Maître, Chloé m’a demandé 1,50 € pour passer une nuit dans son hôtel rue de la Paix. C’est de l’abus !

- Ben non ! 1,50 € c’est même pas la taxe de séjour. Elle est plutôt cool Chloé.

Puis en sortant de leur chambre, j’aperçois le plateau du Monopoly encadré par des porte-monnaie et des pièces, des vraies.

- Mais ça va pas non ??! Vous jouez à la vrai ?!!

 

Le grand bluff

Une autre nuit, c’est du remue-ménage dans l’autre chambre voisine qui me réveille. Cette fois-ci je ne regarde pas mon portable et débarque dans la chambre des enfants.

La lumière s’éteint et le silence se fait à peine j’ouvre la porte.

- Non mais !! Vous savez l’heure qu’il est ?

Dans la nuit une voix me répond avec toupet :

- Non !

Puis une autre me demande :

- Il est quelle heure ?

Me voilà bien !

- Euh, ben… il est trop tôt…ou trop tard…enfin il est l’heure de dormir.

 

Espace de stockage limité

Ethan est devant l’ordinateur. Il est censé accéder à l’Espace Numérique de Travail de notre école sur son propre compte pour lire les commentaires laissés par les parents sur le blog.

- Maître, vous pouvez me donner mon code s’il vous plaît.

- Il faudrait que tu le retiennes, je te le redonne tous les jours.

- Ah non, après je risque d’oublier autre chose.

Ceci explique cela. Ethan se prend donc pour une clé USB d’à peine quelques octets. Il n’apprend donc pas ses leçons pour éviter de devoir effacer de sa mémoire les paroles des chansons de ses idoles.

 

Spécialités

Mario est plutôt du genre difficile à table. Il ne mange que des pâtes, de la pizza, du risotto et de la polenta. Des spécialités de son pays d’origine, en fait. Une chance pour Mario, Roberto, le chef cuisinier du centre, est italien. Mais une chance pour nous, Roberto sait aussi préparer des repas équilibrés et ces spécialités italiennes n’en font pas parties. Du coup, Mario s’affaiblit de jour en jour.

On est obligé d’user de vils stratagèmes pour le faire manger. Un soir, on met Roberto dans la combine. Il débarque alors dans la salle à manger pour annoncer le menu. On voit bien qu’il prend sur lui. Il transpire un peu devant l’affront qu’il s’apprête à faire à sa patrie.

- Ce soir : une spécialité italienne !

- Des spaghettis ?

- Des macaronis ?

- Des fusillis ?

Comme les enfants ont épuisé tous les mets en « I » et qu’ils donnent leur langue au chat, Roberto leur donne la réponse. Les mots lui arrachent la gorge et il s’étrangle presque en disant :

- Non, des salsifis… à la béchamel.

Banco ! Ça a marché, Mario a fini son assiette.

 

Presque

- Les enfants ! Qu’ont les étoiles de mer sous leurs bras pour s’agripper aux rochers ?

- Des tantouzes !!

 

Drôle d’odeur

Le matin, je réveille les enfants avec Loubna qui prend un malin plaisir à voir les têtes encore endormies de ses camarades. Comme personne ne proteste, elle a pris l’habitude de m’accompagner dans ma tournée.

Un matin, on entre dans une chambre de garçons et Loubna ne peut se retenir de lancer :

- Pouah… ça sent pas la rose par ici.

- Ben non, tu sais, quand on dort à plusieurs dans une chambre, il peut y avoir une odeur particulière après une nuit sans aérer.

Lucas, à moitié endormi, assis sur son lit, tient à se justifier :

- Ben oui, c’est normal, ça sent le dormi.

 

La petite souris

- Maître, j’ai perdu une dent, m’annonce Noémie en brandissant son trophée tout juste déraciné.

Souhila, notre accompagnatrice me donne un coup de coude et me chuchote :

- J’en connais un qui va faire la petite souris ce soir.

J’avoue que je n’y avais même pas pensé. Mes propres enfants n’étant pas encore en âge de perdre leurs dents, je n’ai pas encore le réflexe « Fée des dents ».

Le soir, une heure après le coucher, je me faufile dans la chambre des filles muni de ma lampe frontale vissée sur la tête. Je ne me sens pas à ma place au milieu de jeunes filles endormies, mais peut-être est-ce mon esprit d’adulte échaudé. Si mes élèves se réveillent et me découvrent dans leur chambre en pleine nuit, à quoi penseront-elles ? Au gentil maître en mode « petite souris » ? Ou au maître pervers en mode gynéco (rapport à la frontale) ? Je remplace la dent soigneusement placée sur la table de nuit par Noémie par une pièce de un euro et je sors de la chambre, content qu’elles ne se soient pas réveillées et fier de mon action.

Le lendemain, Kheira me montre sa dent qui vient de tomber. Je souris jaune. La veille, j’avais déjà vu que dans mon portefeuille, il ne restait qu’un billet de 5 euros.

Le soir, après avoir fait le tour des adultes pour trouver un peu de monnaie, en vain, je remplace la dent de Kheira par le généreux billet de 5 euros. Je prends soin d’ajouter un post-it.

Merci de partager avec ta camarade qui a perdu une dent hier. Affectueusement. La petite souris.

Dans le couloir, une idée me fait faire demi-tour. Je vais alors remplacer le post-it par un autre :

Merci de partager avec tous tes camarades qui auront perdu une dent à la fin du séjour. Pingrement. La petite souris.

 

 

 

 

Voilà ! Ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg des souvenirs de cette classe découverte. Pour découvrir l’autre partie, celle qui est immergée, je vous invite à organiser vous-même un séjour avec vos élèves. Ce n’est pas toujours facile mais le résultat est gratifiant.

Alors, allez-y et vous découvrirez ce sentiment particulier quand l’espace d’une dizaine de jours, vos élèves sont devenus un peu « vos » enfants.

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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 07:28

Quand Directrice a reçu le programme d’École et Cinéma, elle était euphorique. Elle s’est adressée à Monsieur Janti, Sonia et moi-même comme à des gosses à qui elle allait annoncer un Noël anticipé.

- Devinez, petits veinards, ce que vous allez voir au cinéma la semaine prochaine.

A son ton enjoué, chacun y est allé de sa proposition, dévoilant ainsi ses goûts en matière de septième art. Sonia, en mode romantique, a proposé « Nuits blanches à Seattle », Monsieur Janti en mode moins romantique a suggéré « Annabelle » et moi, pour rester dans le même registre de titre, me suis laissé dire qu’on emmenait nos élèves voir « Emmanuelle ».

- Mais non, vous allez voir « Peau d’âne » !

- C’est quoi ? Le dernier Disney ?

- N’importe quoi ! C’est une comédie musicale.

- De qui ? Dove Attia, Pascal Obispo, Luc Plamondon ?

- Y’aura M Pokora ?

- Garou ?

Dépitée, Directrice nous a tendu les brochures qui présentent le film et que l’on doit distribuer à nos élèves. Et elle nous a suggéré d’en prendre aussi connaissance avant de mener une quelconque exploitation dans nos classes.

J’ai alors appris que Peau d’âne était une comédie musicale de Jacques Demy, avec Catherine Deneuve et Jacques Perrin, sortie en 1970.

Plus tard, j’ai aussi appris que c’était le film préféré de Directrice. Le midi, entre deux feuilles de salade vinaigrette, elle nous a chantonné des airs qu’elle disait cultes, mais qui sonnaient à mes oreilles comme des chansons que Dorothée ou Chantal Goya auraient interprétées.

- Recette du cake d’amour ?

- …

- Amour, amour ?

- …

Elle aurait tant voulu nous faire dire : « Ah oui ! C’est ultra connu, ça. C’est bien ! C’est dans Peau d’âne ? ». Un peu comme le titre de cette collection de disques : « Je n’aime pas le classique, mais ça j’aime bien », décliné aussi avec le jazz, le violon et l’opéra.

Sauf que malgré tous les efforts de Directrice, le titre de son CD est demeuré : « Je n’aime pas les comédies musicales, non je n’aime vraiment pas. »

J’ai toujours été fasciné par les goûts musicaux de Directrice. Ils s’étendent dans une tessiture infinie qui englobe toutes les gammes et tous les styles de musiques existants.

Elle nous a raconté dernièrement avoir emmené son mari à un concert de Franz Ferdinand. Le pauvre qui croyait aller voir un crooner vieillissant dans un café-théâtre démodé, s’est retrouvé tout penaud, au milieu de la fosse du Zénith de Paris entouré par des fous furieux (y compris sa femme) qui sautaient partout en braillant les paroles du célèbre groupe de rock écossais.

Plus tard, c’est son neveu qui l’a trainée au concert de Sexion d’Assaut. Elle avait pris soin d’étudier les paroles du groupe sur internet mais s’était trouvée bien démunie devant des phrases comme :

Dans la rue ça rappe en masse, ça XXX d'aller nahess
Pour un 16 mes gars t'agressent, seul le kickage nous ap
aise

Mais elle nous a avoué plus tard s’être amusée comme une petite folle lors du concert.

Ce qu’elle n’a pas avoué et qu’on apprendra plus tard par le neveu lui-même, c’est qu’à l’instar de son mari au Zénith de Paris, Directrice a aussi vécu des moments de solitude devant la scène des rappeurs parisiens. Notamment quand Black M s’est avancé sur la scène pour faire une impro et qu’elle s’est mise à scander le blaze de Maître Gims à tue-tête, fière de montrer qu’elle connaissait le nom des membres du groupe.

- Arrête Tata, c’est pas Maître Gims, c’est Black M.

Les rires autour d’elle lui avaient mis la puce à l’oreille.

- Et puis tata, autre chose… on dit Maître [Guims], pas Maître [Jims].

- Ah non, ça, j’en suis sûre : un G et un I, ça fait [JI].

Malgré tout, je reste fasciné par ce grand écart facial qu’elle est capable d’effectuer entre Michel Legrand et Franz Ferdinand. Et mes préjugés d’inculte quant au cinéma des années 70, je me promets de les mettre de côté pour aller à la projection de Peau d’âne.

D’ailleurs, le projet École et Cinéma n’a-t-il pas été créé pour permettre aux élèves (et à certains maîtres) de découvrir des films qu’ils n’iraient pas voir de leur propre chef ?

Du coup, dans la salle obscure, je me love dans les fauteuils rouges mais confortables et j’ouvre grands mes yeux et mes oreilles pour essayer de comprendre ce qu’une fan de Franz Ferdinand peut trouver à une comédie musicale de Jacques Demy.

Du film, je me souviens avoir été surpris de le voir en couleur, m’être extasié devant la beauté de la jeune Catherine Deneuve, avoir souri devant les effets spéciaux de l’époque et même avoir franchement rigolé au bon mot du tailleur royal qui se lamentait : « Nous n’aurons jamais le temps ! Couleur du temps ?! … c’est embêtant !! ».

Puis plus rien !

Puis les lumières et le brouhaha d’une centaine de gamins.

Un bâillement aux corneilles, quelques étirements et enfin, la satisfaction d’avoir eu l’occasion de voir ce film et surtout d’avoir pu rattraper un peu de sommeil en retard.

Sur un air de comédie musicale
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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 13:28

Question subsidiaire à l'enquête sur le projet de socle commun de connaissances, de compétences et de culture :

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