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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 07:30

En 2002, une certaine ministre déléguée à la famille, tombée dans l’oubli depuis, a instauré le congé paternité en plus du congé de naissance. Après en avoir profité une fois en 2010, j’ai remis le couvert il y a peu, bien décidé à bénéficier de ce dispositif une nouvelle fois. La loterie de la fin de grossesse et le hasard du calendrier m’ont permis de rester cinq semaines consécutives loin de ma classe (vacances comprises, je vous rassure).

 

Cinq semaines, c’est presque autant que pour les vacances d’été. La température et l’ambiance estivales en moins. Alors pas question de louer un mobil home dans le sud de la France, même si, au mois de novembre, les prix sont enfin abordables. Pas question non plus de balades à vélo, de pique-niques champêtres ou de couchers de soleil lascifs dans la fraîcheur tombante du crépuscule. Non, le mois de novembre n’offre qu’humidité, nuit précoce et raclette au fromage aux oisifs vacanciers hors-saison.

 

Cela dit, me direz-vous, le congé paternité, dans l’esprit de la fameuse ministre déléguée, avait un autre objectif que de permettre à l’heureux papa de vaquer à de futiles activités divertissantes. Dans mon esprit aussi, cela va de soi. Je m’attendais à dorloter, changer, cajoler, consoler, changer, nourrir, changer, baigner ma toute neuve progéniture. Fidèle au complément du nom accompagnant mon congé, je m’attendais à paterner.

 

C’était sans compter sur la pulsion réactionnaire, un poil extrémiste, carrément antiféministe de ma compagne qui m’a dit :

 

Ma compagne : Les couches, les tétées, les vomis et les câlins, je m’en occupe. Le rôle du père, c’est de finir les travaux dans la maison qu’on vient d’acheter.

 

Du coup, j’ai passé les trois dernières semaines dans une maison vide à faire des travaux. Trois semaines dans la peau d’un artisan constructeur de maison. Un peu comme dans l’émission Vis ma vie. Trois semaines à vivre  la vie de Marc-Emmanuel Dufour, le type de l’émission Tous ensemble. http://s.tf1.fr/mmdia/i/28/0/tous-ensemble-fait-sa-rentree-le-14-septembre-a-17h50-sur-tf1-10979280tbnmh_2568.jpg?v=1

 

Cela dit quand je parlais de mes travaux à mon entourage, les gens tiquaient sur le mot « travaux ». Ils me parlaient gros oeuvre, maçonnerie, carrelage et électricité. Je leur rétorquais tapisserie, parquet, peinture et linoléum.

 

Mon entourage : Ah oui…de la déco, pas des travaux.

 

Alors, fhttp://www.ninapeople.com/i/2008/9/5959_s.jpgace à leur dédain, pour ne pas perdre la face je m’empressais d’ajouter qu’il y avait aussi un peu de plomberie. Sans préciser qu’il s’agissait juste d’un joint à changer, mais résigné à participer pendant trois semaines à « Vis ma vie de Valérie Damidot ». A passer un petit mois dans la confortable et spacieuse peau de la joviale animatrice de télévision.

 


Au début, ma nouvelle activité me convenait parfaitement. Mes outils de travail étaient d’un calme rassérénant. Contrairement à mes élèves, les murs ne bavardaient pas, les pinceaux ne se battaient pas et  la colle ne me répondait pas. Quand je me trompais dans la découpe d’un lé de papier peint, il finissait à la poubelle. Et aucun risque qu’à la sortie son père ne vienne me demander des comptes. Je rêvais alors qu’à l’école on puisse chiffonner et jeter un élève en difficulté puis en découper un tout neuf pour le remplacer. Je rêvais que les bavardages des élèves puissent se diluer dans l’eau comme la peinture dont on cherche la bonne teinte. Je rêvais que les apprentissages s’emboîtent dans les mômes comme des lames de parquets, avec un simple coup de marteau.

 

Je me voyais finir ma vie professionnelle dans des maisons vides à rénover.

 

Deux jours plus tard, je carburais aux antidépresseurs. J’étais à bout. Seul. Au bord du gouffre.

 

Je n’en pouvais plus de ces dociles rouleaux qui se laissaient malmener sur les murs sans rien dire, de ces lés de papier peint uniformes et sans personnalité qui se rangeaient selon mon bon vouloir sans même moufeter, de cet escabeau soumis et silencieux que j’escaladais sans scrupule. Je n’en pouvais plus de ces pièces vides aux murs bruts où résonnait jusqu’à m’étourdir la solitude qui m’assaillait.

 

Mais surtout, je n’en pouvais plus de mes mains autrefois délicates, devenues rêches, écorchées et douloureuses.

 

J’étais en manque. En manque de cris, de différences, d’irrespect, d’incompréhension. En manque d’humains. D’humains de dix ans. Et d’adultes aussi. En manque de mes collègues. De les critiquer, et qu’ils me critiquent.

 

Mais surtout en manque de douceur pour mes mains désormais calleuses et râpeuses. Ces mains aux longs doigts de pianiste qui faisait la fierté de ma mère dans mon enfance, mais qui n’ont jamais joué que de la flûte à bec et de la guitare.

 

De retour dans mon école, vendredi dernier, pour faire le point avec ma remplaçante, dans le couloir, j’ai croisé mes élèves surexcités avec un grand sourire candide, j’ai serré Monsieur Janti dans mes bras, j’ai embrassé chaleureusement Madame Lafeuille, et j’ai même fait la bise à Directrice.

 

Et lorsque ma remplaçante m’a remis les clés de l’école, j’ai trouvé le moment hyper solennel. Même si elle a un peu mal galéré pour la retirer de son trousseau duquel pendait un énorme porte-clés Falbala, il y avait quelque chose de cérémoniel. J’ai eu l’impression qu’elle me rendait ma vie.

 

Ma vraie vie.

 

Ma vie de professeur des écoles.

 

http://souklaye.files.wordpress.com/2009/04/segolene-royal.jpg

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Published by Tévélis - dans Hors classe
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commentaires

laforfasse 27/11/2013 13:33

vivement la crémaillère!!!!!

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