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11 septembre 2013 3 11 /09 /septembre /2013 08:00

Je suis attablé dans la salle des maîtres pendant la récréation du matin. Je pioche une mirabelle dans le saladier qui est posé devant moi. Je l’ouvre, en retire le noyau et la porte à ma bouche.

 

Une sensation désagréable m’envahit. Le fruit est farineux, peu sucré et la peau me reste dans la bouche comme un chewing-gum acide. Je fais la grimace.

 

Sonia : Elles ne sont pas bonnes ?

Moi : Vraiment pas terribles. Qui les a amenées ?

Sonia : Je crois que c’est Mme Boucard.

 

Impossible. Les produits que Mme Boucard daigne laisser dans la salle des maîtres sont destinés à la vente. On les reconnait facilement aux étiquettes de prix qui y sont collées. Au mois d’octobre, deux ou trois potirons sont posés sur la table à côté d’un pèse personne sur lequel un post-it indique le prix au kilo. Au mois de décembre, des petits sachets de gâteaux de l’avent (spécialités allemandes, peut-être alsacienne, voire lorraine) ornent l’étagère, comme dans une confiserie. La comparaison à la confiserie s’arrête à l’étiquetage du prix. Pour le goût, une comparaison au camion Sodexo qui vient polluer la cour et la cantine tous les jours, est plus adaptée. En mars, ce sont les plants en tout genre de plantes potagères. Puis enfin les cerises en juin et les mirabelles en septembre.

 

Et toujours, à côté de ces produits, cette petite caisse de gâteaux bretons vide dans laquelle l’acheteur doit verser son paiement avant de se servir. Mme Boucard, elle est comme ça. Elle fait confiance.

 

Mme Lafeuille confirme 

 

Mme Lafeuille : Oui, c’est Mme Boucard qui les a amenées.

 

Comme je cherche la petite boîte métallique de palets bretons, elle précise :

 

Mme Lafeuille : C’est gratuit. Elle arrête de vendre.

Sonia : Ah bon ?

Mme Lafeuille : Elle a eu des problèmes. Une histoire de revenus non déclarés.

Moi : Nooonnn ?!?

 

Je m’applique le plus possible dans cette interjection exprimant la surprise. Des jours que je m’entraîne. Des « Nooonnn ?!? » à répétition devant mon miroir pour jouer la surprise le plus naturellement possible devant cette nouvelle que j’attendais impatiemment.  Cinq jours exactement. Depuis ce fameux coup de fil que j’ai passé anonymement avec un mouchoir sur le combiné.

 

Une nana : Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes, Adeline à votre service, j’écoute.

Moi : Allô ! C’est bien la DRCCGR ?

Adeline : Oui, c’est ça. Quelle est votre requête ?

 

Je lui raconte alors avec force détails les activités frauduleuses de ma collègue dans un établissement public. J’avoue avoir insérer dans mon récit quelques petites exagérations, mais ça, c’est mon côté « auteur ».

 

Adeline : C’est très grave ce que vous me racontez. Je vous passe Monsieur Pierre Moscovici.

Moi : Pierre Moscovici… le franc-comtois ?

Adeline : Euh oui…entre autre.

Moi : C’est mon accent, c’est ça ? Vous l’avez reconnu malgré le mouchoir ?

Adeline : Euh non, mais votre dénonciation me parait de très grande envergure. Je vous passe Monsieur Moscovici, le Ministre de l’économie.

Moi (me rappelant) : Ah oui, c’est vrai ! C’est lui.

 

Après un contrôle du FISC qui a révélé un excédent non déclaré de 36,42 euros dans les revenus annuels de M. et Mme Boucard, ma collègue, ayant refusé le statut d’auto-entrepreneur, doit maintenant écouler son stock gratuitement.

 

Je m’empiffre pendant le reste de la récréation, savourant ma victoire sur la fraude fiscale, heureux d’avoir fait reculer, avec mes modestes moyens, le fléau du marché noir, cette économie souterraine qui pourrit de l’intérieur le système économique de notre Patrie.

 

Sonia : Je croyais qu’elles n’étaient pas bonnes.

Moi (comme une évidence) : Pas bonnes, mais gratuites.

 

Un peu plus tard, en début d’après-midi, je suis en train d’improviser une séance sur les différents niveaux de langage. Cette séance était prévue pour la troisième période mais les « ouais », les « OK » et autres claquements de langue pour m’exprimer l’affirmative ont eu raison de ma patience, et je saute quelques étapes.

 

Memet : Le langage soutenu, c’est pour les bourges.

Moi : Si tu veux, oui.

Memet : Et moi, j’ai pas envie de parler comme dans une fable.

Moi : Je ne te demande pas de parler comme dans une fable. Je te demande de ne plus parler comme dans un clip de RnB. Ça s’appelle le langage courant. C’est le juste milieu.

 

Je suis à moitié assis sur mon bureau, une bouteille d’eau entre les mains que je sirote entre chaque réplique. Soudain, après le premier effet de la dégustation peu appétissante, voici le deuxième effet mirabelle. Les gens constipés appellent cela une vertu. Pour moi, c’est le côté diabolique de la prune. Son redoutable effet laxatif.

 

Je sens comme une déflagration qui se prépare et qui descend le long de mon intestin. Et si je me souviens bien du schéma de la digestion, la sortie est proche.

 

La maîtrise de mon corps et les heures de yoga en position du lotus à respirer par le ventre me permettent de transformer cette déflagration annoncée en un simple dégazage silencieux et extrêmement  soulageant.

Je circule dans la classe pendant que mes élèves sont en train d’identifier sur leur livre de français le niveau de langage de telle ou telle phrase.  Soudain je me rends compte que mes heures de yoga en position du lotus à respirer par le ventre ne m’ont pas permis de cacher l’aspect olfactif du désagrément qui vient de m’arriver.

 

Des chuchotis désobligeants commencent à surgir à un bout de la classe. Des « oohh » écœurés, des « aaahh »  indignés et « ça pue », « ça poque », « ça chlingue ».

 

Les élèves de l’autre côté de la classe, dans un premier temps, se demandent ce qu’il peut bien se passer. Mais rapidemant, ils sont eux aussi au parfum. Puis Memet intervient :

 

Memet : Maître, comment on pète en langage soutenu ?

 

Et les chuchotis se transforment en clameur collective. Le sujet n’est plus tabou. Memet a ouvert les digues. Et les « oohh » et les « aahh » se transforment en accusation.

 

Personne n’est épargné. Chacun se renvoie la faute. Tout le monde en prend pour son grade.

 

Tout le monde, sauf moi.

 

Et je repense à tous les avantages dont je bénéficie dans ma classe. Ces privilèges de statut dont je ne me lasse pas. Je peux m’asseoir sur mon bureau, boire à la bouteille en parlant aux élèves, me promener dans la classe, tutoyer les élèves qui me vouvoient, hausser le ton sans me retrouver privé de récréation. Je peux même me laisser aller (gastriquement parlant) sans être le moins du monde soupçonné.

 

Mais je sais qu’un jour, ces privilèges prendront fin. Les cahiers des doléances, la nuit du 4 août, tout ça… ça va recommencer. Et je devrai rester assis dans ma propre classe, demander la permission pour écrire au tableau, faire signer mon cahier journal par mes parents, attendre la récréation pour boire à des robinets mycosés.

 

Et si par malheur  un fumet désagréable parfume la classe, je ne serai pas à l’abri d’un abrupt, indélicat et totalement dépourvu de poésie « Maitre, c’est toi qu’a pété ? ».

 

 

http://www.idealwine.net/wp-content/uploads/2011/09/panier_de_mirabelles-2.jpg

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Published by Tévélis - dans En classe
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