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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 14:23

Ce matin, j'arrive en avance. J'ouvre la porte. Je sais que Directrice est déjà là. Impossible d'arriver avant elle. Impossible de partie après elle, non plus. La légende des profs qui dorment dans leur classe, c'est sur elle qu'elle repose.

 

Je traverse le hall et m'empêtre les pieds dans un filin qui traîne par terre. Je trébuche, lève la tête sous une pluie de confettis et sursaute devant un drap qui surgit devant moi. Grossièrement écris à la gouache sur ce drap, je peux lire ces deux mots : WELCOME SCHOOL.

 

Une surprise pour moi ? A l'école ? Un matin, si tôt ?

Mon quatre-centième jour dans cette école, un truc dans le genre. Je ne savais pas qu'ils avaient compté.

 

Je vois débouler Directrice avec un balai. Mais au lieu de crier "Surprise !", elle dit simplement :

 

Directrice : Bon, ça marche. Je vais tout remettre en place pour l'arrivée de la nouvelle.

Moi : Ah, c'est pour la nouvelle, ça ?

 

Il est vrai que Directrice est du genre à en faire des tonnes pour l'arrivée de nouveaux élèves. Visite de l'école avec les parents, présentation formelle de l'enseignant. Pour ma part, je pense que ce n'est pas leur rendre service que de les accueillir comme le messie. C'est hypocrite. Certes, ils passent une bonne première journée, mais ils ne comprennent pas pourquoi le lendemain on a déjà oublié leur prénom.

 

Je suis quand même étonné de l'implication de Directrice pour accueillir cette nouvelle. Les activités manuelles, ce n'est pas son truc. C'est sûrement une nouvelle élève people. Genre la demie-nièce par alliance d'un mec qui a présenté la météo sur FR3 Champagne-Ardennes en 1986.

 

Moi : C'est qui cette nouvelle ?

Directrice : Quelle nouvelle ?

Moi : ... ben... la banderole, la gouache, les confettis, tout ça ?

Directrice : Aaaah ! C'est la nouvelle photocopieuse.

 

La nouvelle photocopieuse. Comment ai-je pu oublier. Un mois qu'on en parle. Depuis que la mairie a contacté Directrice pour lui apprendre que notre ancienne photocopieuse ayant fait son temps, l'école allait acquérir une nouvelle machine flambant neuve.

 

Directrice : D'ailleurs, il faudra que quelqu'un accueille le technicien pour prendre en note tout ce qui concerne le fonctionnement de la photocopieuse.

 

Puis, elle doit s'apercevoir qu'elle s'adresse à moi, car elle ajoute :

 

Directrice : Enfin, quelqu'un d'autre.

 

Je ne lui jette pas la pierre. Directrice se souvient sans doute du vidéoprojecteur que j’ai lâché dans l’escalier. Ou de la plastifieuse qui a pris feu pendant que j’utilisais. Ou encore du tableau blanc interactif sur lequel j’ai écrit avec un feutre indélébile.Au final, c'est Sonia qui doit s'en charger.

 

A midi et demi, cette dernière arrive dans ma classe. Elle s'adosse à l'encadrement de la porte telle une femme fatale. Puis d'une voix digne du téléphone rose, elle me sort :

Sonia : Le gars de la photocopieuse est tout seul pour déplacer la bête. Il aurait besoin d'un homme fort.

 

Séduit par le compliment, je descends dans le hall.

Devant moi se présente le "gars de la photocopieuse". Il est tellement baraqué que je suis surpris qu'il ait besoin de mon aide. Le beau gosse dans toute sa splendeur. Muscles apparents sous son T-shirt moulant (mais pas trop), légèrement froissé et tâché de cambouis. Le physique d’un mec qui fait de la pub pour un déodorant. Sauf qu’il ne sentait pas vraiment le déodorant. Il dégageait une odeur de mâle bourrée de phéromones à en croire les regards que lui lançait Sonia.

Ça me fait penser aux films pornos des années 80, avec le "gars de la photocopieuse" qui fait une livraison et qui teste illico l'endurance de la machine en chevauchant violemment la secrétaire sur le plateau de la photocopieuse.

 

J'imagine que Sonia lui a déjà sorti le grand jeu. Qu'en arrivant, elle a déboutonné le haut de son chemisier, retiré ses lunettes et lâché ses cheveux au ralenti. Du coup, moi, je remonte la fermeture éclair de mon gilet en laine, et je ne lâche pas mes cheveux mais un "Bonjour" glacial.

 

Cinq minutes plus tard, me voilà en train de traverser la cour devant les gamins de la cantine dans une position pas très valorisante. Le dos et les jambes pliés sous le poids de l'engin. Les mains, le front et les aisselles qui suent sous mon gilet en laine. La machine qui glisse. Avançant à petits pas rapides et saccadés et criant tous les 5 mètres au "gars de la photocopieuse" : "ON POSE...ON POSE...!"

Moi : Je croyais qu'à l'heure de la microtechnologie et de la miniaturisation, vous alliez nous envoyer la photocopieuse dans une enveloppe.

Le gars : Il faut dire qu'il y a quarante ans, les polycopieurs pesaient le même poids que cette machine, mais pas avec les mêmes fonctions.

 

Ah, le polycopieur. Tout le monde se souvient des papiers carbone, de l'encre violette et de la manivelle qu'on avait la chance de tourner lorsqu'on était de service.

 

Monsieur Janti avait une toute autre vision de cet innocent souvenir d'enfance.

 

M. Janti : Un vrai fléau, les polycopieurs. Combien d'élèves sont devenus toxicomanes à force de se shooter aux effluves éthyliques des polycopies !


Je vois justement mon collègue qui passe la tête à la fenêtre de sa classe. Je l'entends déjà dire "Fais gaffe Tévélis... t'es pas assuré pour ça... tu devrais pas !" Pourtant son discours est différent : "Fais gaffe Tévélis, nous bousille pas la nouvelle photocopieuse !"

Une fois, ma tâche accomplie, je remonte discrètement m'écrouler dans ma classe. En laissant Sonia et le beau gosse dans la salle des maîtres, je prends soin de fermer la porte et d'y accrocher un macaron du CSA interdisant l'entrée aux moins de 18 ans. On ne sait jamais, un coup de foudre est si vite arrivé. Ou plutôt un coup de "toner"!

 

Quand je redescends, un quart d'heure plus tard, avec ma gamelle, plus moyen d'entrer dans la salle des maîtres. L'odeur de mâle y a attiré toute une tripoté de bonnes femmes. Mme Lafeuille, Mme Boucard, Directrice, Magalie, Jeanette, Jocelyne, toutes ont rejoint Sonia autour du beau mec.

 

Ce type, avec son maillot tâché, est en train de leur expliquer que lorsque E13 clignote sur l'écran, c'est qu'il y a un bourrage papier. Pourtant, à voir l'état de grâce de mes collègues, on a l'impression que c'est l'homme le plus romantique de la terre et qu'il leur chantonne des ballades de Francis Cabrel.

 

Elles ne m’ont même pas remarqué. J'enfourne alors ma gamelle dans le micro-onde, et je laisse volontairement pétouiller mes petits-pois-carottes dans le four, espérant ainsi tuer tout le romantisme de la scène. Aucune réaction. Elles ne le lâchent pas du regard.

 

Mon statut de coq dans l'école est mis à mal par l'arrivée de cette intrus bodybuldé. Quelque chose me picote légèrement le cœur. Un malaise à peine identifiable. Un zest de jalousie, je crois.

 

Vexé, je remonte avec mon assiette chaude et rejoins M. Janti dans la salle informatique. Comme chaque jour, tel un geek de 15 ans, il mange devant un ordinateur. Il ne décroche pas de son écran et me demande simplement :

 

M. Janti : Alors cette photocopieuse, facile à utiliser ?

Moi (encore amer) : Un jeu d'enfant ! Même un gorille en T-shirt moulant pourrait s'en servir.

 

 

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Published by Tévélis - dans En classe
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commentaires

songe 19/01/2013 11:55

ha ben tient on dirait moi mercredi dernier quand le Monsieur de la Photocopieuse est venu pour un petit contrôle de routine !

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