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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 14:09

Directrice : Tu tiens un blog ?

 

Ça me tombe dessus de bon matin. J'avais chaussé mon plus beau sourire pour saluer Directrice, et elle, son regard le plus froid. Ça ressemble à une question mais le ton n'y est pas vraiment. On dirait déjà un reproche.

 

Moi : Euh, oui. Mais c'est pas vraiment moi. J'ai pris un pseudo. Comment tu m'as reconnu ?

Directrice : Ce n'est pas toi que j'ai reconnu. C'est moi.

 

Et elle me jette à la figure, que, oui, je prends un pseudo mais que j'ai le toupet de ne pas en donner aux gens que je décris. Je lui rétorque alors qu'il n'y a aucun M. Janti ou Mme Lafeuille dans l'école. Mais elle me balance qu'il n'y a pas besoin des noms pour reconnaître les gens.

 

Alors je procède autrement :

 

Moi : Mais comment tu sais que c'est moi ?

 

Elle aurait pu dire que j'étais le seul homme "jeune" de l'équipe. Et qu'elle avait reconnu mon style littéraire et cette patte si particulière qui fait les grands auteurs. Mais elle a préféré le coup bas.

 

Directrice : Pendant la récréation, je suis allée consulter le cahier journal de chacun d'entre vous. Et j'ai trouvé le tien plutôt épuré. Le seul de toute l'école qui permettrait à son auteur de tenir un blog.

 

Ça fait déjà un peu mal, mais elle ajoute :

 

Directrice : Ou d'avoir une seconde activité professionnelle, comme chauffeur routier à l'international ou ministre.

Moi : Oui, ben, c'est bon... Je sais ce que ça veut dire "épuré".

Directrice : Mais comme je te trouve un peu gringalet pour conduire un poids lourd et un peu honnête pour être ministre, j'en ai conclu que tu tenais ce blog.

 

J'encaisse en silence. Sympa pour l'honnêteté. Mais mes heures à soulever de la fonte me reste en travers de la gorge. Elle enchaîne :

 

Directrice : Du coup, j'aurais besoin de toi.

Moi : De moi ? Pourquoi ?

Directrice : Pour nous donner une formation sur la création d'un blog pour l'école.

 

Je refuse net. La dernière fois que j'ai partagé mes compétences avec mes collègues, je me suis retrouvé sur un DVD pédagogique du CRDP sur lequel je fais le pantin avec un parachute géant et une bande de mouflet qui l'agitent en braillant. Et, encore deux ans après, il n'est pas rare qu'aux animations pédagogiques, des types me reconnaissent et me fassent des commentaires désobligeants sur ma séance de jeux coopératifs.

 

Directrice : Très bien. Dans ce cas Madame l'Inspectrice sera ravie d'apprendre qui est l'auteur du blog dans lequel elle apparaît comme une nymphomane hystérique qui sort de gâteaux géants en sous-vêtements lors de ses inspections (cf ici).

 

Voilà comment je me retrouve un mardi soir dans la salle informatique au pied du TBI avec six de mes collègues sagement assis devant leur poste informatique.

 

Au début, tout se passe bien. Chacun allume son PC et suit mes consignes en regardant le tableau interactif. Puis, petit à petit, des questions fusent, les gens s'énervent, la technologie fait des siennes et je me retrouve vite débordé.

 

Je suis en train d'expliquer à Mme Boucard ce qu'elle doit faire pour les élèves dont les parents n'ont pas signé l'autorisation du droit à l'image.

 

Moi : Il faut flouter leur visage pour qu'ils soient méconnaissables.

Mme Boucard (plutôt choquée) : Tu veux dire...les défigurer ????

Moi (qui remarque son désarroi) : Oui, c'est un peu ça... mais après avoir pris la photo. Pas avant.

 

Soudain, l'imprimante posée à côté de moi se met en marche. Je découvre alors une image s'imprimer petit à petit sous mes yeux horrifiés.

 

Moi : ça va ! Tranquille ! Si je te dérange, dis-le moi.

 

Tout le monde me regarde avec surprise. Seul M. Janti a compris que je m’adressais à lui et il se tasse derrière son écran.

 

Sans réfléchir, je prends la feuille et la montre à toute la "classe".

Aussitôt, je regrette mon geste. M. Jeanti se liquéfie et les autres sont outrés.

 

Les autres : Haaaaannnnnn !!!!!


Du coup, pour ne pas trop perdre la face, je réprimande calmement mon collègue.

 

Moi : Non, mais quand même M. Jeanti. Il y a d'autres moments pour ça. Je sais que c'est ta passion. Mais là tu es passé un cran au-dessus. C'est une obsession.

 

Et j'insiste pour enfoncer le clou :

 

Moi : Tu es un obsédé.

 

Je jette un dernier coup d'œil sur la feuille (on en voit des gros, des petits, des ridés, des velus, il y en a de toutes les couleurs... une infinité de poissons d'aquarium...complétement nus), et je la tends à mon collègue aquariophile.

 

La séance se poursuit. Mes "élèves" sont plutôt médiocres dans l'utilisation d'un ordinateur. Je ne sais plus où donner de la tête. Je vais d'un poste à l'autre pour aider chacun et je sens que la classe m'échappe. Je perds le contrôle. Les bavardages se multiplient. Les éclats de rire aussi. Je surprends Mme Boucard en train de visionner le "dernier" Starsky et Hutch en streaming. Puis Sonia et Magalie en pleine discussion privée sur Facebook. Le bruit s'intensifie et je sens que je vais craquer.

 

Enfin, la séance touche à sa fin. Il était temps. Je suis au bord de la crise de nerfs.

 

Moi : Des questions ?

 

Un seul doigt se lève. Celui de Mme Lafeuille. Je serai bientôt chez moi.


Mme Lafeuille : Cest quoi le code ?

Moi : Le code de quoi ?

Mme Lafeuille : Le code pour allumer l'ordi.

 

Je me refais le film de la séance dans la tête. Il est vrai que ma collègue de CP ne m'a pas sollicité. J'ai pensé avec surprise qu'elle était compétente et qu'elle n'avait pas besoin de mon aide. Mais là, quand sur son écran, je vois la page d'accueil de Windows lui demandant d'inscrire le code de sa session, je perds mes moyens et je me mets à pleurer.

 

Quand je reprends mes esprits, je suis dans les bras de Directrice. La tête sur son épaule détrempée. Elle me caresse les cheveux en me disant "Là, là, ça fait du bien de pleurer. Tu en avais besoin...".

 

Je me braque brusquement et me retire de son étreinte. Je regarde tout le monde et les yeux injectés de larmes et de sang, je saute sur une chaise et bondit pour m'accrocher au vidéoprojecteur. De là-haut, de la mousse de bave aux comissures des lèvres, je regarde mes collègues en hurlant :

 

Moi : Magalie et Sonia vous êtes privées de récréation. M. Jeanti, je vais convoquer tes parents. Mme Boucard, donne-moi ton cahier de liaison. Quant à toi Mme Lafeuille, tu vas finir le reste de tes jours en aide personnalisée.

 

Puis tout s'enchaîne. La sirène. Les blouses blanches. La camisole. La seringue. La chaude sensation du tranquillisant qui court dans mes veines. Et le jour de carence.


 

 

http://info-aquarium.com/wp-content/uploads/2011/11/129.jpg

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Published by Tévélis - dans En classe
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commentaires

BBK.mel 07/02/2013 19:22

Je revois la séance de formation au blog qu'a faite un des collègues du CRDP. Vu nos questions idiotes autant que stupide, il a du finir comme toi!

un des BLED 06/02/2013 20:16

ah bah là... j'ai rit... fort même !

Tévélis 06/02/2013 20:25



Menteur ! Je ne te crois pas.



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