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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 12:48

Il y a deux articles,  je vous ai parlé du conseil de cycles du mois de juin qui sert à répartir les élèves dans les niveaux supérieurs de l'école primaire.

 

Au collège, c'est pareil. Sauf qu'ils ont besoin de nous, petits professeurs de CM2 pour mieux dispatcher les élèves de sixièmes.

 

Du coup, chaque année, le principal du collège de secteur nous convie convoque à la réunion de la commission d’harmonisation.

 

En musique, l’harmonisation est le fait d'ajouter un accompagnement à une mélodie. En collège, l’harmonisation est le fait de mélanger des élèves de différentes écoles et différents milieux pour obtenir des classes mélodieuses.

 

Je débarque alors à la réunion avec une guitare à 24 cordes que j’ai mis dix mois à accorder et qui, malgré mes efforts, comporte encore quelques cordes dissonantes qui troublent la mélodie de la classe.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Chacun des professeurs des écoles conviés convoqués à cette réunion apporte son instrument pour le transmettre aux professeurs des sixièmes qui sont placés sous la houlette du chef d’orchestre, le principal du collège, Monsieur Lecoq.

 

Monsieur Lecoq, c’est un vieux beau qui sourit à la cantonade pour un oui pour un non et qui sort des blagues salaces qui ne font rire que la grivoise documentaliste du collègue. Il parade dans son costume cintré en satin noir de fabrication italienne. Il a même une fente d’aisance dans le dos. C’est pour ça qu’il peut parader. Sinon, il serait tout coincé.

Monsieur Lecoq, je ne l’aime pas. C’est physique. Il ne m’a jamais rien fait personnellement, mais je trouve que c’est un gros con rien que quand il marche la main dans une poche et l’autre dans ses cheveux poivre et sel. Et un jour, j’aimerais avoir le courage d’aller lui dire.

 

Moi : Monsieur Lecoq, vous êtes… un gros con.

 

Mais j’ai peur que tel le Vicomte de Valvert, je me retrouve cloué par mon manque de verve et l’assurance du proviseur qui me répondrait avec la gouaille de Cyrano :

 

Le proviseur : C’est tout ?

Moi : Mais…

Le proviseur : Ah non ! C’est un peu court jeune homme. On pouvait dire, oh Dieu, bien des choses en somme. En variant le ton, par exemple, tenez :

Admiratif : Quel courage ! Moi, monsieur, si j’étais un gros con comme vous, je n’oserais même pas sortir.

Artiste : Si j’avais sur mon visage votre air perpétuel de gros con, il faudrait sur le champ que je me l’encadrasse et que je l’exposasse dans un musée d’art brut.

Conseiller d’orientation : Avec un tel potentiel, un gros con comme vous devrait se lancer en politique. A coup sûr, il sera élu.

 

Mais ce jour n’est pas encore arrivé, alors je pose ma guitare et m’assois en adressant un timide bonjour aux professeurs du collège présents.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Je suis un peu impressionné par cette bande de profs du secondaire. Un complexe d’infériorité que je traîne depuis l’IUFM lorsque je côtoyais les PLC1, l’élite de la pédagogie,  qui s’échinaient à obtenir un concours ultra select. Alors que nous tentions notre chance en dilettante à un sous-concours, faute d’une meilleure idée d’orientation professionnelle.

 

Les professeurs du collège regardent nos instruments avec une pointe de curiosité et un soupçon de mépris. Ces instruments qu’on a choyés 24 heures par semaines et qu’ils vont s’échanger toutes les heures comme la progéniture d’une famille recomposée. Ces instruments qui n’avaient qu’un seul musicien et qui vont se retrouver grattés, soufflés et frappés par divers doigts et divers bouches.

 

On sait qu’à la fin de cette réunion, tout sera désaccordé. Les cordes de ma guitare seront dispatchées dans différentes classes et se mélangeront aux pistons de la trompette de l’école voisine et aux lames du métallophone d’une autre école encore. Et pendant 10 mois, ces experts musiciens que sont les profs du collège, tenteront de créer une nouvelle musique qu’ils rendront la plus mélodieuse possible, avant la prochaine réunion d’harmonisation à la fin de la sixième.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Monsieur Lecoq, le chef d’orchestre tapote sa baguette sur le pupitre. Silence. D’un geste précis, il enclenche le vidéoprojecteur et apparaissent sur le mur, des tableaux vierges. On comprend alors qu’on va composer les sept classes de sixième dès ce soir. On comprend aussi que la soirée n’est pas terminée, alors on réagit.  Tous les profs de CM2 se jettent sur la parole en même temps. Chacun pense l’avoir et débite ce qu’il a préparé pour la réunion. « Lui, il faut le pousser au train, il est fainéant mais très capable ! » «  Elles, ils faut les séparer, c’est mieux pour elles ! Et pour vous aussi. » « Elle, elle veut être dans la classe de lui. Ils sont voisins, c’est plus pratique pour les devoirs » «  Attention  à l’absentéisme chez celui-là ! » «  Et elle… »

 

STOOOOOPPPP !

 

Monsieur Lecoq est tout rouge. Et moi, je suis content. Parce que son teint cramoisi ne va pas du tout  avec le noir de son satin.

 

Les professeurs du secondaire, eux, sont très disciplinés. Ils n’ont rien dit, n'ont posé aucune question. Ils gardent un petit sourire poli devant nos têtes échevelées par ce départ précipité.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Monsieur Lecoq calme tous les profs des écoles. Il remet les choses à plat. Après son intervention, on se croit à la boucherie, chacun attendant son tour en chiffonnant nerveusement le ticket sur lequel est inscrit son numéro. Le parallèle avec la boucherie ne s’arrête pas là. Nos élèves sont traités comme du bétail qu’on parque avant de le mener à l’abattoir. Aucune considération pour ces pauvres enfants. De la marchandise qu’on stocke dans un entrepôt, rien de plus.

 

Bon, d’accord, nous aussi, on pourrit nos élèves à longueur de pause méridionale dans la salle des maîtres. Mais nous c’est pas pareil ! On les aime bien nos élèves. Eux ne les connaissent pas encore.

 

Les tableaux des classes peinent à se remplir. Il y a toujours un couac que soulève un prof de collège. Ils voient tous, ils sont trop forts. Alors on recommence et on réfléchit à des solutions. Rapidement. Pour en finir.

 

Les profs du secondaire, eux, parlent lentement. Ils pèsent le moindre mot et réfléchissent trois heures pour sortir une simple phrase sans complément. Et souvent, ils digressent. Ils partent dans des conversations qui n’ont rien à voir avec le sujet de la soirée.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Enfin, quand, au bout de près de deux heures, tous les élèves sont casés dans un des sept tableaux et que Monsieur Lecoq s’apprête à cliquer sur la petite disquette au-dessus de son document Exel, un professeur d’histoire intervient calmement.

 

Le prof : Zut alors ! On a oublié de prendre en compte les options facultatives !

 

Je crois discerner  un petit sourire sur ses lèvres quand il fait sa remarque pertinente de prof du secondaire. Mais ce n’est pas possible. Il ne peut pas être si content que ça. Il vient de ruiner deux heures de travail et du même coup, de relancer la réunion pour au moins une heure ce plus.

 

Bruit de caisse enregistreuse

 

Une heure plus tard, il est presque vingt heures. J’arrive en catastrophe dans les locaux de la crèche et je trouve mon fils en train de jouer avec Monsieur Patate qui ressemble vaguement à Monsieur Lecoq à la fin de la réunion : la cravate dans la poche, la fente d’aisance sur une chaise et le satin noir tout froissé. L’assistante maternelle me regarde avec un air de reproche en tapotant sa montre.

 

Je comprends alors ce qui me hantait depuis le début de la réunion. Ce bruit de caisse enregistreuse qui résonnait dans ma tête, c’étaient les heures supplémentaires que j’allais devoir payer à la CAF pour avoir laissé mon enfant plus longtemps à la crèche.

 

Puis soudain, l’illumination. Le sigle CAF est  le déclencheur. Un  autre sigle apparait dans mon esprit en lettres lumineuses. ISOE. Puis des flashs de la réunion : le sourire du prof d’histoire, la lenteur du débit de ses collègues, leur air narquois.

 

Indemnité de Suivi et d’Orientation des Elèves. Un privilège de profs du secondaire.

Une indemnité qui, manifestement, donne le sourire à ceux qui la perçoivent. Ce qui permet de vivre de nombreuses et longues réunions dans une ambiance agréable, bercé par le doux bruit d’une caisse enregistreuse qui engrange des indemnités.

 

 

http://us.123rf.com/400wm/400/400/aleksandrn/aleksandrn1205/aleksandrn120500020/13715573-musee-d-39-une-caisse-enregistreuse-sur-un-fond-blanc-isole.jpg

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Published by Tévélis - dans En classe
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commentaires

po 25/08/2014 18:27

Trop drôle !

Je Rêve 26/06/2013 22:24

C'est ça. C'est TELLEMENT ça...

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