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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 07:38

 

A l’heure des revendications, des manifestations et autres révolutions, j’avoue ne pas être un enseignant engagé. Je dirais même, en plagiant Pierre Desproges, que je suis du genre dégagé. Les slogans, les banderoles, les pavés, ça ne me fait pas vibrer. Je rentre dans le troupeau et suis bêtement mes paires jusqu’au faux pas qui nous entraînera tous par-dessus bord.

 

Il n’y a qu’une chose cependant qui me fait lever la tête de l’herbe verte pour regarder par-dessus le troupeau par moment, quand justement l’herbe n’est plus verte.

 

L’état de notre planète.

 

Quand il s’agit de prendre la défense de cette pauvre Terre martyrisée par ses locataires, je sors de ma léthargie et brandis bien haut mon poing à la manière d’Amel Bent pour exprimer mon mécontentement.

 

A l’école, je m’insurge. Contre les robinets poussoirs qui déversent des mètres cubes de flotte pour des mimines d’à peine 30 cm2. Contre les collègues qui n’éteignent pas leur classe pendant les récréations. Contre les écrans d’ordi qui restent en veille pendant toutes les vacances. Contre le chauffage détraqué qui nous poussent à ouvrir nos fenêtres même en plein hiver alors que les collègues du rez-de-chaussée sont obligés de s’équiper de radiateurs électriques pour faire fondre les stalactites qui tombent du nez de leurs élèves.

 

Ce n’est pas de tout repos d’être écolo.

 

Il y a ces mouchoirs en papiers remplis de glaires qu’il faut quotidiennement retirer de la poubelle du tri à mains nues en rappelant aux élèves qu’ils ne sont pas recyclables.

 

Il y a aussi cette mère furax qui m’avait attrapé par le col parce que j’utilisais des brouillons pour faire les photocopies de ma classe. Et que j’avais malencontreusement utilisé le verso du bulletin de son 6ème de fils qui nous est remis par le collège à nous enseignant du CM2 pour suivre un brin de chemin de nos anciens élèves. Et que, par le biais d’un de mes élèves, ce bulletin révélant clairement l’état chaotique de la scolarité du collégien s’était retrouvé affiché dans la cage d’escalier dudit 6ème  qui était devenu la risée de tout son voisinage.

 

Il y a ces moments de  réflexion soutenue dans la salle de la photocopieuse pour réduire le plus possible mon utilisation de papier. Des montages tordus d’exercices qui doivent tenir sur un A4 et qui me rappellent mon record de 186 lignes à Tétris sur mon Game-Boy première génération.

 

Il y a ce sac d’épluchure destiné au composteur du jardin de l’école qui était resté dans le casier d’Akim pendant toutes les vacances. Qui nous avait montré que les épluchures de carottes mélangées aux peaux de kiwi et aux fanes de  poireau se dégradent très bien sous l’action du chauffage détraqué de l’école et que même le cahier du jour et le livre de géographie peuvent se dégrader.

 

Il y a aussi mes collègues qui râlent parce qu’ils perdent 32 précieuses secondes chaque matin lors du préchauffage de l’imprimante que j’éteins chaque soir avant de partir.

 

Il y a ce blâme de l’Inspectrice qui avait eu connaissance d’une sortie pédagogique où mes élèves s’étaient allongés sur les rails pour stopper un convoi de déchets nucléaires qui traversait la France. J’ai échappé aux tribunaux et aux lynchages de parents de justesse parce que nous n’étions allés que sur une voie désaffectée qui mène à une ancienne forgerie à la sortie de la ville.

 

Mais il y a aussi des petites victoires.

 

Il y a le composteur du jardin qui déborde et qui réduit considérablement le poids des poubelles du quartier. Mais qui embaume la cour de récréation par vent d’Est.

 

Il y a Sonia, ma collègue qui me montre fièrement qu’elle s’est mise au tri sélectif dans sa classe. Et qui exhibe sa poubelle à papier électrique flambant neuve très loin de l’esprit Développement Durable mais devant laquelle je ferme les yeux pour ne pas la décourager.

 

Il y a Mehdi et Lucie qui rivalisent d’imagination et qui s’amusent à dessiner le futur apocalyptique qui leur tarde de voir.

 

Mais c’est ça le problème. Mes élèves s’amusent.

 

J’ai pourtant essayé de créer une terreur sourde autour de ce sujet. Quand j’en parle en classe, je prends la voix off des bandes-annonces des films d’épouvante.  J’échafaude des scénarii catastrophes plus que terrifiants pour leur avenir proche. Je leur explique comment ils vont perdre leur peau dans un premier temps, puis comment leurs globes oculaires vont exploser dans leurs orbites. Et pour finir je leur décris la mort la plus atroce possible.

 

Tout ça parce qu’ils n’ont pas mis le papier dans la bonne poubelle.

 

La pédagogie par la terreur.

 

Mais ça les amuse.

 

Ils s’amusent de me voir traverser la classe, grimaçant, avec un kleenex dégoulinant de morve au bout de mon bras entre le pouce et le index.

 

Ils s’amusent de mes incursions systématiques dans la classe des collègues pour éteindre leur lumière lors de notre longue traversée du couloir jusqu’à la cour de récré.

 

Ils s’amusent à reconnaitre de quels films catastrophes sont extraits les posters montrant des scènes apocalyptiques du futur affichés dans la classe entre les règles de conjugaison et la carte de France des McDo.

 

Ils s’amusent à découvrir au dos de quel document a été photocopiée leur fiche d’exercices. Quel bulletin scolaire, quelle fiche de paie,  quelle autorisation d’absence. Quel document compromettant pourront-ils afficher dans un endroit public.

 

Ça les amuse ?

 

Très bien.

 

Dans 50 ans, quand nos cheveux  s’embraseront sur notre crâne meurtri. Quand nos dents se déchausseront au moindre bâillement. Quand les ours polaires côtoieront les chameaux. Quand Copacabana sera sous les eaux et que les Jeux Olympiques d’été se dérouleront au cœur de l’Himalaya. Moi, assis sur un transat, un Pont à la main à contempler la source du Doubs dans  le seul endroit vivable de France, je ne me retiendrai pas de leur dire que je les avais prévenus.

 

Moi : Des douches, les enfants ! Des douches, pas des bains !

 


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Published by Tévélis - dans En classe
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commentaires

laforfasse 12/02/2014 17:55

eh oui seul le doubs sera sauvé lol! et le pont qui va avec... bon en ce qui concerne les cheveux moi je ne risque pas grand chose par contre ;)

Tévélis 12/02/2014 18:10



T'inquiète La Forfasse ! D'ici 50 ans, on aura trouvé des remèdes pour tes cheveux. Et j'ai choisi le Doubs et la proximité de la Petite Sibérie par rapport aux hausses de températures.



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