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30 janvier 2013 3 30 /01 /janvier /2013 14:01

Je rentre dans ma classe en claquant la porte. Il est 16h45, j’ai passé une journée pourrie avec des gamins surexcités et Madame Boucard en a rajouté une couche.

Madame Boucard : Je t’ai entendu crier toute la journée. Pas facile de se concentrer.

J’ai crié, en effet. Mais je me suis retenu. J’aurais aimé hurler. M’exploser les cordes vocales dans les tympans des élèves. N’être qu’une luette géante qui vibre (comme dans les dessins animés) pour faire passer le message : « TAISEZ-VOUS !!!!!!!! ».

Du coup, je décide sur le champ de conserver mes boites à œufs. Et dès que j’en aurai réunies assez, je commencerai à tapisser les murs de ma classe. Cet isolant phonique de fortune me permettra ainsi de hurler des journées entières sans craindre de déconcentrer ma voisine et ses élèves.

Malgré tout, je m’interroge. Pourquoi ai-je dû crier toute la journée. Qu’est-ce qui a foiré ?

Assis à mon bureau, la tête entre les mains, je me refais le fil de la journée. Puis de la semaine. Et de la période. Je remonte comme ça jusqu’à la rentrée des classes.

C’est là. Quelque chose m’a échappé. Au moment de poser les fondations, le premier jour, le ciment n’a pas pris.

Je me souviens.

Il est 7h45. Je suis au volant de ma voiture. A l'arrêt sur le parking de l'école. Ma respiration est profonde, mes yeux fermés. Je suis en pleine concentration. Un truc que les plus grands comédiens font avant de monter sur scène. Car, aujourd'hui, après deux mois d'absence, je vais remonter sur scène. Sur estrade, en fait.

Je sors de ma Clio Maïf et rentre dans mon personnage : un prof  à l’autorité naturelle indiscutable, calme, sûr de lui, patient et pédagogue. SuperProf, quoi. Mais sans la cape et les collants. J’ai opté pour un déguisement vieillot qui  rappellera aux élèves et surtout aux parents la bonne vieille époque où la correction corporelle était autorisée. Un gilet en laine à grosses mailles entrouvert sur une chemise à rayures rouges et bleues. Un pantalon de velours côtelé avec une genouillère en cuir noir sur le genou droit. (C’est ma maman qui me l’a cousue car je m’agenouille souvent pour écrire jusqu’en bas de mon tableau).

Sans attendre les trois coups du brigadier (cliquer pour votre culture), je traverse le parking de manière théâtrale. Le regard droit, la démarche déterminée et le cartable en cuir bien ciré.

Une fois entré dans l’établissement, je me détends un peu.  Je sors de mon personnage. A cette heure, il n'y a pas d'élève dans les couloirs et c'est uniquement à eux et à leurs parents que je réserve mon numéro.

C'est dans la cour, une demi-heure plus tard que je rencontre mes vingt-quatre petits camarades. Mes nouveaux collaborateurs de travail pour l'année à venir.
Je réintègre immédiatement mon personnage en jouant des sourcils. Je modère un peu les froncements, parce que l'an dernier, après trois semaines de classe, j'avais une tendinite de l'arcade sourcilière et mon ostéopathe s'était trouvé bien démuni.

A peine arrivé en classe, je leur expose le système de sanction que j’ai élaboré pendant les deux longs mois d’été.

Moi : Alors c'est simple. A la première indiscipline, j'écris votre prénom en rouge au tableau. Au bout de trois prénoms dans la même demi-journée, vous avez un avertissement. Au bout de trois avertissements dans la même semaine, vous êtes privés de 10 min de récréation. Après trois suppressions de récréation dans le même mois, je vous colle une punition écrite. Après trois punitions écrites dans le même trimestre, je convoque vos grands parents (souvent un peu plus cools). Si je rencontre 3 fois vos grands-parents dans la même année..... JE CONVOQUE VOS PARENTS.

Voilà. Avec ce système, en général je ne croise pas un parent avant Noël. Et bien souvent, c'est pour me donner des chocolats.

Corine lève la main.

Moi : Oui  Corine ?
Corine : Je n'ai plus de grands-parents !
Moi (un brin maladroit) : C'est pas grave.... enfin si, c'est grave. Mais on fera avec... enfin sans.

 

Voilà, j’ai pourtant tout bien fait, lors de ce premier contact.
C’est peut-être du côté de la rentrée des élèves qu’il faut chercher.


Aujourd’hui c’est la rentrée des classes. Je pars super tôt de la maison car j’ai hâte de retrouver les copains. En passant devant le parking de l’école, j’aperçois mon nouveau maître. Il est au volant de sa voiture, à l’arrêt. Il a les yeux fermés. Au début, je crois qu’il s’est endormi, mais en m’approchant je m’aperçois qu’il est tout blanc. Il a l’air mort de trac.

D’un seul coup, il sort de sa voiture. Il est raide comme un piquet et il traverse le parking en courant à moitié. J’ai l’impression qu’il a très envie d’aller au cabinet.

Plus tard, dans les rangs, avant de monter en classe, je donne un coup de coude à mon meilleur copain Isham.

Moi : Regarde les sourcils du maître.

On dirait deux grosses chenilles noires qui se tortillent dans tous les sens au-dessus de ses yeux. Ça nous fait bien rigoler.

Un peu plus tard, c’est Tristan qui se retourne vers nous.

Tristan : Regardez, les gars. Le maître, il a mis le maillot du Barça sous son gilet de papy.
Moi : Ah ouais, tu crois que c’est le maillot de Messi.

Ludo, qui n’est pas loin, nous a entendus. C’est un redoublant, il a déjà eu le maître l’an dernier.

Ludo : Laissez tomber, c’est pas le maillot du Barça. Le maître, il aime pas le foot.
Moi : T’es sûr ? On verra bien quand il enlèvera son gilet.
Ludo : Aucune chance, il ne l’enlève jamais. La dernière fois qu’il s’est mis en chemise, il y avait deux énormes auréoles sous ses bras. Il a bien vu qu’on rigolait un peu, alors depuis il garde son gilet. Il est malin le maître, il sait bien qu’on ne voit pas la transpiration sur les gilets en laine.

En rang devant la classe, on attend que le maître nous dise d’entrer. Et lui, il attend le silence.
Comme on n’est pas pressés de commencer, on fait durer un peu. Surtout que Simon il en revient pas de ce qu’il a vu.

Simon : Regardez son pantalon.
Tristan : Ben quoi, c’est une genouillère.
Simon : Zut alors ! J’en avais pas revues depuis la maternelle.

Je commence à me dire que cette année risque d’être sympa. Le maître a l’air plutôt rigolo. Même s’il ne fait que froncer les sourcils, on voit tout de suite que c’est pas vraiment son genre d'être vraiment sévère.

Je m’inquiète quand même un peu quand il énonce son système de punitions ultra élaboré. Ça a l’air d’être du costaud tous ces avertissements. Mais Nordine nous rassure. C’est le plus fort de la classe en calcul mental. On l’appelle Nordinateur.

Nordine : Vous faîtes pas de bile, les gars. J’ai tout calculé : il faut faire 243 conneries avant qu’il convoque nos parents.

Du coup, Ludo, ça lui fait du souci.

Ludo : Zut, alors. Il faudra être super imaginatif cette année.

 

 

http://www.akustar.com/dossiers/images/oeufs.jpg

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Published by Tévélis - dans En classe
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commentaires

Le CPE 05/02/2013 19:33

L'erreur, c'est le cours le mercredi.


Ok, je sors (avec la coupe ! )

midolu 30/01/2013 16:08

;-)
Le système coercitif est particulièrement élaboré !
Bon courage ! Mais bravo pour le récit ...

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