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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 13:49

Au mois de juillet, j’ai appris qu’à la rentrée je serais remplaçant.

Une nouvelle expérience professionnelle.

 

De passage. Au pied levé. Quelques semaines ou une demi-journée. Un jour en maternelle et le lendemain en 3ème Segpa. A côté de chez soi ou à l’autre bout du département.

 

Je m’y voyais déjà. D’école en école, un baluchon posé sur l’épaule, tel un hobo pédagogue vagabondant dans toute la circonscription au gré des absences de mes collègues.

 

Une nouvelle aventure. Une vie de patachon.

 

Et puis la veille de la prérentrée, l’inspecteur a pris mon baluchon dans les mains et il l’a violement projeté sur son genou pour le briser en deux morceaux qu’il a lâchés par terre. Finie la vie d’aventurier. Le patachon avait un domicile fixe.

 

« Allo, Monsieur Tévélis ! Vous êtes en remplacement toute l’année dans votre école de rattachement ! Bonne nouvelle hein ?! ».

 

J’ai essuyé la petite larme qui coulait le long de ma joue. J’ai reniflé un gros coup dans le combiné et j’ai demandé : « Quel niveau ? ».

 

Un CP à 12.

 

Douze !! Comme les œufs, ou les apôtres. Comme les coups de minuits, ou les mois de l’année. Comme les signes du zodiaque, les travaux d’Hercule, les tribus d’Israël, le magnésium, l’Aveyron et les anciens renseignements téléphoniques.

 

Que douze !

A peine douze élèves !

 

En fait, non ! Même pas douze. Directrice me tend une liste de dix noms et précise : « Euh celui-là, compte pas sur lui avant la deuxième période, il est coincé en Lybie avec sa famille. Une vague histoire de papiers. »

 

Que neuf !

Je ne pourrai même pas les fagoter avec un élastique géant pour faire une dizaine.

 

Toute la journée de rentrée, je croyais encore à une blague. À tout moment, je m’attendais à voir surgir Emmanuel Macron en mode Thierry Beliveau avec une bande de cadreurs et un preneur de son, criant « Surpriiiiise !!! ».

 

Et puis les jours ont défilé et personne n’a surgit. Alors on est restés entre nous dix. Et dans la classe, les murs de ma classe quasi vide me renvoyait un drôle d’écho.

http://www.mobilytech.fr/diz/cadeau-17.jpg

C’est vrai qu’au début, j’appréhendais ce tête à tête très intimiste avec mes 9 élèves. J’avais peur de m’ennuyer. De trouver le temps long.

 

J’évitais le regard des collègues que je croisais dans les couloirs avec leur interminable file d’élèves alors que moi et mes neuf canetons offrions une procession bien ridicule.

 

Je souriais, mal à l’aise, au petits pics lancés en fin de journée par Madame Lonchamp, la collègue des CE2, qui me demandait d’un faux air de compassion : « Ça va ? Pas trop fatigué ? ».

 

Quand Madame Boisseau se plaignait qu’un tiers de ses élèves étaient en grande difficulté, je n’osais pas dire que, moi aussi, 3 de mes élèves étaient en galère et que 3 c’est un tiers de 9… mine de rien.

 

Un jour que j’avais trois absents et que je me rendais à la médiathèque avec mes 6 rescapés, une mamie sans gêne m’a fait remarquer que c’était l’heure de l’école et qu’elle allait prévenir la police si elle me voyait encore me promener avec mes enfants au lieu de les emmener à l’école.

 

D’ailleurs, ce jour-là, à la médiathèque, n’en déplaise à Madame Lonchamp, j’ai été beaucoup moins fatigué avec mes 6 élèves qu’avec mes deux enfants légitimes quand je les conduis dans un tel lieu.

 

Dans les classes à 12, ce ne sont plus les enseignants qui sont fatigués, mais bien les élèves. Plus aucun moment pour souffler, plus aucun endroit pour se planquer. Je suis sur leur dos 24h/24h (par semaine). Du coup, dans le couloir, moi aussi, je suis suivi d’une interminable file de 9 élèves qui traînent les pieds et leur cartable en essayant de suivre le maître reposé et hyper en forme.

 

Et puis il y a cet intitulé : Dispositif 100% de réussite au CP.

Quelle pression !

J’ai fait le calcul. Dans mon CP à 9, chacun de mes élèves représente 11,11% de la classe. Le moindre élève qui échoue et je descends à 89,89% de réussite.

 

D’ailleurs notre cher inspecteur a radicalement changé son discours pendant les vacances. Je ne sais pas si c’est le soleil du mois d’août ou le changement de gouvernement, mais après nous avoir rassurés pendant toute l’année dernière en déclarant que, le cycle 2 s’étendant jusqu’au CE2, les élèves avaient encore 2 ans après le CP pour apprendre à lire, dès la rentrée il a annoncé la couleur des 100% d’élèves de CP qui devaient être lecteurs à la fin de l’année quitte à faire l’impasse sur quelques parties du programme relatives au questionnement du monde et à l’éducation physique ou artistique.

 

Vu comme ça, pas très folichon d’enseigner dans un CP à 12…L’ennui, la pression…. Et surtout la culpabilité face aux collègues des autres classes.

 

Et l’autre matin, pensant à Mister Keating et au jour qu’il faut cueillir maintenant sans penser au lendemain, je suis monté sur la table de Katheline et j’ai brayé « Carpe Diem !!!!! ». J’espérais presque que toute ma classe se lève à l’unisson et hurle « Oh Capitaine mon capitaine… ». Mais non, il y a juste Katheline qui m’a fait remarquer que je piétinais son cahier du jour.

 

Et j’ai décidé de profiter de cette année si particulière.

 

Neuf, dix, douze, peu importe, mais si peu d’élèves c’est du bonheur, un privilège dont il faut profiter maintenant. Une année entre parenthèse avec des conditions de travail exceptionnelles.

 

Un cadeau qui va sans doute disparaître au prochain coup de vent politique.

Alors je l’ouvre et j’en profite à fond avant qu’on me le reprenne.

Les CP à 12... Un cadeau ?

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Published by Tévélis
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commentaires

Divenea 05/10/2017 19:29

Preums! Moi aussi CP à 12 cette année :) ancienne du CE1, on nous a imposé en juin de nous positionner "anciennes de l'école" sur ce poste si particulier afin qu'il ne soit pas vacant à la rentrée. J'ai dit "allez why not" et avec mon autre collègue de CE1 on a pris ces postes à 12 Cp... Enfin à 11 CP chacune. Aujourd'hui, en conseil de cycle, on a écouté nouvelle et jeune maîtresse des ce1 à 27 pleurer sur le fait que plus d'un quart d'entre eux était en grande difficulté... Et bien que pleine de compassion avec ma collègue de CP, on s'est regardé avec un "punaise on l'a échappé belle" dans nos regards ^^

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