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27 avril 2016 3 27 /04 /avril /2016 05:30

Il est 14h dans ma classe. La digestion fait des ravages sur la participation et l’implication de mes CP lors ma séance de vocabulaire. Cela dit, je ne leur en veux pas trop, leur motivation étant proportionnelle au temps de préparation de ma séance.

En effet, la veille, à la va vite sur mon cahier journal j’avais griffonné : Vocabulaire : le lexique des contes, BS. Ce qui voulait traduire cette intense et profonde réflexion pédagogique: Merde demain, vocabulaire, pfff. Fais voir la programmation. Le conte…mouais. Ok !  Brain Storming sur les personnages de contes pour la première séance. Et je ferai la fiche lexique en fonction de ce qu’ils m’auront trouvé. Ou plutôt, je trouve une fiche toute faite sur internet et je validerai les mots du Brain Storming seulement s’ils sont sur la fiche.

Je suis en train d’écrire « la fée » à la craie blanche sur mon tableau lorsqu’Amine (la seule personne réveillée de la classe) remarque justement : « On n’a trouvé que des gentils ».

Je regarde les trois mots inscrits au tableau : fée, princesse, prince charmant.

- Ah oui tu as raison. Tiens, on va faire deux colonnes et classer les personnages.

Plutôt fier de cette improvisation, j’espère réveiller les quelques endormis qui trouvaient la tâche un peu trop basique pour leur brain.

Du coup ça les pousse à trouver quelques  méchants que je note hâtivement dans la colonne de droite.

- Le loup !

- Le géant.

- L’ogre.

- Ben, l’ogre il peut être gentil aussi.

Innocemment, Aline vient d’ouvrir une brèche.

- Et le loup aussi, il y en a des gentils.

- Et les sorcières dans Harry Potter, elles sont gentilles des fois.

- Et les princesses, des fois, c’est des vraies peaux de vache.

Merci Aline. Moi qui croyais avoir affaire à des CP léthargiques, voilà une vraie révolution.

J’essaie alors maladroitement de leur expliquer que le caractère manichéen d’un conte et son univers formé d’oppositions simples permettent une lisibilité et une accessibilité pour  tous et qu’à leur âge, normalement, on se restreint à la notion gentil/méchant pour  la compréhension des contes et que si ils pensent qu’il existe des ogres végétariens et des loups amoureux, c’est à cause des auteurs de jeunesse actuels qui détournent allégrement les contes traditionnels à grand coup de décalages en mettant en scène des fées aigries et des géants timides.

Alors que je reprends mon souffle, Enzo demande :

- C’est quoi « manichéen » ?

- C’est les gants pour pas te brûler, lui explique Josie.

Ce qui semble satisfaire tous les élèves et les éclairer enfin sur mon obscure explication.

Amine, qui décidément est mon complice sur cette séance me sauve la mise et relance ma séance en déclarant :

- De toute façon, les ogres ça n’existe pas !

Des clameurs d’évidence partent de toute le classe et valide sa déclaration. J’en profite alors pour agrémenter ma séance :

- Tiens, on n’a qu’à mettre un petit astérisque sur tous les personnages qui n’existent pas.

Et de les énumérer au fur à mesure de la liste :

- Et les loups ?

- Oui, il en existe des loups.

- Et les princesses ?

- Oui, ça existe.

- Et les fées ?

- Non, ça n’existe pas.

Je ne m’en rends pas compte mais à chaque proposition de personnage, les élèves se regardent les uns et les autres et ils me scrutent pour voir ma réaction à chacune de leur réponse. Du bout des lèvres, ils répondent qu’untel existe ou n’existe pas. Mais c’est sans conviction. Cette évidence feinte que les fées et les sorcières n’existent pas, ce n’est qu’une façade pour ne pas perdre la face devant l’adulte qui dézingue leurs croyances à grands coups d’astérisques. Et moi, sans m’en rendre compte, je raye de leur petite tête des personnages qu’ils pensaient un jour rencontrer ou même devenir.

Et puis, j’entends Rémi qui prend la parole pour la première fois depuis 128 jours d’école (Oui, on fait « Chaque jour compte »).

- Et le Père-Noel ?

Silence !

Déjà, la stupeur de toute la classe d’entendre la voix de Rémi mais surtout l’attente de la réponse. Et 24 paires d’yeux qui me regardent écrire « Père-Noël » au tableau dans la colonne des gentils en se disant : « Allez Maître, Rémi, il ouvre pas la bouche pour dire n’importe quoi. Il réfléchit vachement. Cent vingt-huit jours qu’il attend le bon moment pour poser sa question, il faut pas le décevoir. Les fées, les ogres, on s’en balance, c’est pour le folklore. Le Père-Noël, ça c’est du sérieux. Allez ! Réponds !»

Me voilà piègé ! Vais-je être le premier adulte à leur balancer la vérité nue sur le Père-Noël à l’aide d’une petite étoile dessinée ou pas au tableau. 

J’entends déjà les reproches des collègues dans la salle des maîtres : « Quoi !? Gros barbare ! Tu as sacrifié leur innocence sur l’autel de la vérité. Tu as gâché leur enfance au nom du savoir ! Quel traumatisme !»

N’est-ce pas ce que l’on fait quotidiennement ?  Leur enseigner la vérité, le savoir.

Est-ce qu’au prix de l’innocence, j’arrêterai de corriger Nadiya lorsqu’elle dira « Je m’ai trompé(e) », de peur qu’elle soit traumatisée d’apprendre qu’au passé composé les verbes transitifs se conjuguent avec l’auxiliaire être ?

Cela dit, en y réfléchissant, je risque de gagner du temps dans mes corrections. D’ailleurs je ne corrigerai plus rien. Je lirai benoîtement leurs copies en m’attendrissant à chaque erreur : « Oh quel innocent ! Il croit que 8 c’est le double de 5 ! C’est mignoooon ! ».

Cette perspective me réjouit. Vive l’innocence ! Vive leur enfance ! Au diable la vérité, l’auxiliaire être et les corrections !

Alors d’un coup de paume de la main lapidaire, j’efface le Père-Noel du tableau (pour ne pas non plus perturber ceux qui n’y croit déjà plus).

Et c’est encore Amine qui vient à mon secours :

« Ah ben oui ! Le Père-Noel, c’est pas un personnage de conte ! Il est même pas dans Shrek ! »

La belle innocence

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Published by Tévélis
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commentaires

mat 01/06/2016 22:22

Du vocabulaire à 14h dans une classe de CP? Dans ma classe, c'est impossible.... Ils veulent juste avoir la paix après une pause méridiennnnnne épuisante....

Sébastien 26/05/2016 14:17

Ahaha ! Un bel article qui fait (sou)rire. On s'y croirait. Je suis enseignant et dans une de mes classes d'enfants de six ans, je leur demande régulièrement d'incarner un personnage. Chaque fois que je fais l'exercice, au moins 2 ou 3 filles veulent incarner des "princesses". Le "couple typique" des contes (Princesse-Prince Charmant) me donnant des boutons, je ne sais jamais bien quoi répondre : "tu sais que les princesses passent leur temps à visiter les usines, les enfants malades et à obéir aux lois du protocole"... :) Bon... de peur d'aller trop loin, je leur demande juste de créer leurs propres princesses, et pas "une qui existe"... ;) Merci pour ce billet

Sandra 21/05/2016 14:53

Ouf !

Milmi Je Rêve 30/04/2016 13:04

Alors toi, tu vis dangereusement ! Parce qu'ils auraient enchaîné sur la petite souris, fatalement...
:D

Lilie 28/04/2016 20:24

Merci beaucoup, pour cette belle plume et ces histoires qui me font toujours sourire :)

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