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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 13:17

Dans mon jeune âge, j’ai toujours perçu la fonction d’enseignant avec un œil admiratif et impressionnable. Bercé par les aventures de Victor Novak et de Panoramix et par de nombreuses images d’Épinal, j’avais grande opinion du métier de professeur. De ces hommes et ces femmes (surtout ces hommes, d’ailleurs, à cette époque) qui possédaient le savoir. Et mieux que le posséder, qui le transmettaient.

Et ce pouvoir qu’ils avaient face aux ignorants. Cette supériorité naturelle qui les élevait au rang de grand sage dans n’importe quel village.

Et puis un jour, toutes ces croyances, toutes ces images que mon esprit avait façonnées (à l’aide d’Antenne 2, Goscinny et Uderzo), tout a volé en éclat. C’est le jour où j’ai eu mon concours.

Après 30 minutes de connexion à 5,90 F la minute, le minitel a enfin affiché mon nom dans la liste de tous les admis au concours. Et le mythe est tombé.

- Ben merde alors, je suis prof !

Moi ! Mais comment ferais-je pour régler tous les problèmes des gens du village. Et la potion magique, je ne sais même pas la préparer. Et quel savoir je vais transmettre ? Il doit y avoir une erreur.

Non ! Pas d’erreur ! Où alors il y avait 350 erreurs rien que dans mon département. Parce que, sur tous les admis que je connaissais, aucun, pour moi, n’avait la carrure d’être professeur. Pour la plupart d’entre nous, nous étions tous des imposteurs. Des espèces de Christophe Rocancourt de L’Éducation National. Des escrocs qui nous faisions passer pour des professeurs.

A la sortie de l’IUFM, les seules compétences qui m’ont permis d’avoir le concours étaient :

  • Faire la synthèse de 4 textes
  • Faire quelques exercices de maths de niveau collège
  • Connaître quelques mots compliqués comme œsophage, pédagogie différenciée et tchoukball
  • Connaître par cœur d’obscures citations de Piaget, Freinet ou Meyrieu
  • Savoir enchaîner 3 accords à la guitare
  • Traverser une piscine sur le dos et le ventre
  • Et dire au jury d’anglais que My name is Jean et que I live in Besançon.

Voilà quel était le mince bagage qui me permettait d’accéder à une des plus hautes fonctions de l’Etat : professeur.

Autant dire que n’importe quel quidam recruté sur LeBonCoin.fr ferait l’affaire. Les parents peuvent se rassurer et cesser de bloquer les écoles à grand coup de sponsoring Michelin ou Dunlop dès que l’inspection annonce l’arrivée d’un nouveau professeur contractuel. Que l’on soit issu de l’IUFM, du Bon Coin, de Saint-Cyr, de la cuisse de Jupiter ou même de E-Bay, on est tous égaux quand on débute. Et ce n’est pas non plus le temps qu’on a mis à traverser la piscine sur le dos qui fera la différence dans une classe.

Ce qui fait d’un enseignant un bon enseignant, c’est une bonne dose de conviction et une grande quantité de motivation. C’est quelques collègues sur son parcours qui lui montrent l’exemple. C’est une incessante remise en cause.

Mais c’est aussi et surtout l’expérience.

Au début, on n’a que nos convictions et notre motivation pour faire du mieux possible. Alors on feint l’assurance pour rassurer les parents. On s’invente une expérience, on se vieillit.

Les apparences

Tel Edward Norton qui faisait pousser un oranger en une minute dans l’Illusionniste, moi je me suis fait pousser la barbe (en trois ans) pour ressembler d’avantage à ce type en noir et blanc et en blouse qu’on voit en haut à gauche sur les anciennes photos de classe et qui veille d’un œil sévère sur son troupeau de cinquante brebis en culottes courtes.

Je mettais des habits désuets qui n’existent plus que dans la petite maison dans la prairie comme des vestons, des boléros, des chandails, des cravates, des pantalons de velours côtelés.

Puis avec l’expérience et la notoriété, on peut desserrer la cravate et déboutonner le haut de son veston. Plus besoin de créer l’illusion, notre réputation nous habille aux yeux des parents.

Le summum de la notoriété c’est d’arriver à l’école en tong et en chemise ouverte, avec des effluves de marijuana dans les dreadlocks et la cravate autour du front sans que cela ne fasse ciller aucun des parents qui vous remettent leurs bambins en toute sérénité.

Mais cette notoriété est fragile. Un changement d’école ou de niveau et tout est à refaire.

Avec la rentrée et mon passage en CP, mon expérience en a pris un sacré coup dans l’aile et mon assurance aussi, du même coup. Aux yeux des parents, je n’ai plus la recette de la potion magique. Et que dire de ma notoriété durement acquise après sept ans dans cette école ?

- Ok, en cycle 3, il était capable d’approfondir le travail effectué par les collègues des classes précédentes. Il cochait quelques cases sur l’attestation du palier 2 et il faisait passer toute la marmaille au collège sans se soucier de ce qu’elle advenait, bien soulagé de ne pas avoir de retour. Mais, en CP, saura-t-il leur transmettre les fondamentaux tout en gérant la pression des collègues des classes suivantes qui l’attendent au tournant à la moindre lacune du moindre élève ?

Tout est à refaire. Alors depuis la rentrée, un changement physique s’est opéré discrètement sur ma personne. Ma barbe repousse à nouveau, j’ai coupé mes dreadlocks, je prends systématiquement un chewing-gum après avoir fumé un pétard pendant la récréation et mes velours côtelés ont remplacé mes jeans troués au premier plan de mon dressing.

Je mise à nouveau tout sur les apparences avant d’acquérir l’expérience nécessaire qui rassurera les parents. Et moi-même.

N'oubliez pas de vous procurez l'indispensable A l'école des mômes.

Les apparences

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Published by Tévélis
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