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11 novembre 2015 3 11 /11 /novembre /2015 11:21

Depuis quelques années, notre école participe à « La mallette des parents ». Cette opération contribue à améliorer le dialogue entre les parents d’élèves et l’Ecole. Chaque enseignant ouvre sa classe pendant une semaine aux parents désireux d’infiltrer l’univers opaque de la classe de leur enfant.

Dans notre école, tous les collègues sont volontaires. Certains le sont spontanément et les autres passent quelques minutes dans le bureau de Directeur avant de le devenir.

C’est un peu pareil pour les parents. Le planning des visites peine toujours à se remplir. Il suffit que Directeur empoigne le téléphone pour que tous les parents se trouvent miraculeusement un moment de libre, un RTT pas encore posé ou un rendez-vous annulé qui leur permet de venir dans nos classes.

Directeur a loupé sa vocation. Je ne dis pas qu’il ne tient pas la route en tant que directeur (il lit le blog), je dis que s’il était commercial sur une plate-forme téléphonique avec une oreillette et un micro vissés autour de la tête toute la journée, il gagnerait chaque mois le voyage aux Seychelles, la tablette tactile, la yaourtière ou l’étui à lunettes que mettrait en jeu son manager pour le motiver.

Du coup, chacun de nous passe une semaine sous haute-tension avec deux ou trois parents au fond de sa classe en permanence.

- Ben quoi ? Vous avez quelque chose à cacher ? nous demande Directeur lorsqu’on hésite.

- Ben non ! Mais…euh…

Ben si, on a tout un tas de choses à cacher.

Madame Lafeuille, ce sont ces gâteaux et confiseries qu’elle engloutit à longueur de journée devant ses élèves qui salivent d’envie.

Monsieur Jeanti, c’est ce don qu’il a de s’endormir dans n’importe quelle position. Même celle où il est assis à écouter des élèves réciter leur poésie.

Madame Lécureuil, c’est cet onglet qui clignote en permanence sur son TBI pour lui annoncer que GrossesBalochesDu52 lui a envoyé un message sur Meetic.fr.

Et moi, c’est ma maladresse qui me fait prendre les pieds dans tous les cartables du monde, mon manque d’autorité qui transforme une bande de gentils élèves dociles en une meute de fous furieux hystériques et mon manque d’organisation chronique qui me fait perdre un temps fou.

- Maître tu cherches quelque chose ?

- Euh…non..enfin oui…peut-être !

- Ton stylo rouge ?

- OUI ! Enfin…oui peut-être. Il est où ?

- Sur ton oreille.

J’ai alors essayé de contrer les arguments de Directeur dans une vaine tentative.

- Pis t’en connais beaucoup toi, des professions qui ouvrent leur porte pour te laisser voir ce qu’ils font avec ton gamin ?

- Ben oui ! Dentiste, pédiatre, coiffeur, kiné, perceur d’oreille, clown…

Voilà comment, pendant une semaine, les parents de mes élèves venus voir un professeur en action se retrouvent nez à nez avec un garçon de café (image très juste, empruntée à Philippe Meirieu dans cet entretien que vous avez sans doute déjà croisé sur Facebook).).

Même si au début de la séance, tous les enfants sont sur la même ligne de départ, très vite ils se retrouvent tous dispersés aux quatre coins de la piste. Alors, commencent à résonner dans la classe des « Maître ! Maître ! » pressants qui se transforment vite à mes oreilles en « Garçon ! » « S’il vous plaît ! » « Hep, barman ! » , voire en « TAVERNIER !! » lorsque Loubna, 6 ans et demi, m’appelle de sa voix rauque de fumeuse.

Une lecture de consigne pour la 12 !

Un crayon de papier perdu pour la 8 !

Une gestion de conflit pour la 16 !

Une envie pressante pour la 2 !

Une explication pour la 7 !

L’addition pour la 15 !

Alors moi, un plateau à la main, je cours dans tous les sens, je shoote dans les cartables, je trébuche sur l’estrade, je renverse quelques trousses et tout cela sous l’œil attentif des parents éberlués.

Ensuite, le tablier déchiqueté et les semelles de chaussures fumantes, je me présente devant les parents et leur demande docilement : « Alors, qu’en avez-vous pensé ? ».

Bien-sûr, à moins d’avoir le fils de l’Inspectrice dans sa classe, il ne faut pas s’attendre à une réponse du genre : « Je vous ai trouvé très dispersé et plutôt flou dans vos objectifs de séance. Vous n’avez pas fait reformuler la consigne par les élèves. Et vous avez laissé s’installer un climat sonore très défavorable à la concentration et aux apprentissages. »

D’ailleurs, toute pertinente soit cette réponse, on ne l’accepterait pas d’un parent d’élève et on le remettrait illico à sa place d’un « Mais vous êtes qui vous pour me juger ? ».

Alors tous les parents répondent tout aussi docilement : « Euh..oui, c’était bien ! ».

Puis l’un d’eux ouvre une brèche : « En tout cas, vous avez bien du courage ! ». Et tous d’opiner intensément du chef « Oh oui oui ! Vous avez bien du courage ! »

Du courage ! C’est bien, ça ! C’est valorisant !

Du courage. Comme les héros maritimes qui s’engagent en solitaire sur une course autour du monde.

Du courage. Comme ces hommes qui sautent sur un autre armé d’une kalachnikov dans un Thalys.

Du courage. Comme cette jeune Pakistanaise prix Nobel de la Paix.

Non ! Dans leur bouche, le mot courage sonne autrement. Je perçois plus de pitié que d’admiration.

Mais qu’importe, je ne fais pas ce métier pour les honneurs ou pour la considération !

Je ne fais plus ce métier pour ça.

Philippe Meirieu a omis de le mentionner dans son entretien, mais à chaque fin de service, le garçon de café compte les nombreux pourboires qui viennent grassement enrichir son salaire fixe. Et c’est aussi pour ça que j’aime ce métier : les pourboires. Les sourires, les dessins, les progrès, les invitations aux anniversaires, les petits cadeaux que mes élèves laissent dans la tip-box posée sur mon bureau.

Et c’est ça qui me donne du courage.

École ouverte
École ouverte

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Published by Tévélis
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commentaires

Pépé 06/12/2015 11:48

BONJOUR, quel plaisir de découvrir ton blog et de lire cet article! je me suis reconnue! :)
J'enseigne dans une petite école maternelle de Basse Normandie. J'ai un tablier de maîtresse qui me donne l'impression d'être une serveuse et j’accueille dans ma classe en juin (en juin...!) tous les nouveaux parents avec leur enfant ,chacun leur matinée, pour préparer au mieux la rentrée! (et ça marche! 3 ans de suite que les enfants ne pleurent pas en septembre! c'est fou! )
en revanche, en juin, j'ai parfois honte.....on me parle a moi aussi de courage.... :))
tant pis! tant mieux! au moins ils ont vu ce que c'etait et ils ne viennent plus m'ennuyer pour des détails! merci!

Lee 12/11/2015 02:20

Merci pour ce moment.
Garçon, un chocolat chaud .
;-)

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