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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 13:27

Ce matin, Boris sort de son cartable la coupe gagnée par notre classe lors du tournoi de basket. Il la dépose sur mon bureau et retourne à sa place. Je lui demande :

- Alors, content d’avoir montré la coupe à tes parents.

- Mouais…

- Comment ça « mouais » ? Ils n’étaient pas fiers de toi ?

- Ben si, c’est pas ça. C’est juste la coupe, là, l’autocollant énorme… c’est pas génial.

Les autres interviennent :

- Ben ouais ça gâche la coupe, ce truc énorme collé en travers.

- Pis du coup, ça gâche aussi le plaisir.

- C’est clair ! L’autre fois, je l’ai brandie au-dessus de ma tête en la sortant de mon sac et mon frère était mort de rire.

Je sais exactement de quoi ils veulent parler mais je fais l’innocent :

- C’est quoi le problème ?

- L’autocollant, maître, l’autocollant. On voit que ça.

Et ils me montrent le gigantesque papier collé tout autour de la coupe que je fais semblant de ne pas voir et sur lequel est écrit : A manipuler avec soin.

Je me justifie :

- Cette coupe va passer dans les mains de toutes vos familles. Vous êtes 24, si chacun d’entre vous a un père, une mère et au moins un frère ou une sœur, ce pauvre trophée va passer entre 192 mains minimum. Ce qui lui donne 192 occasions d’être maltraité, malmené, abîmé. Et si vous voulez que le 24ème d’entre vous puisse rapporter fièrement à ses parents quelque chose qui ressemble vraiment à une coupe, cet autocollant est indispensable.

Depuis quelques années, je me fais imprimer des autocollants à la mention « Merci de prendre soin de moi » que je colle sur les différentes affaires communes à la classe qui doivent dangereusement transiter par toutes les familles. Chaque année, mes autocollants sont de plus en plus gros, mais les familles de plus en plus aveugles. Et chaque année, j’ai de drôles de surprises quand les affaires reviennent en classe.

Une odeur d’alcool anisé dans la coupe de la sécurité routière.

- Ben…c’est mon père qui voulait fêter notre victoire. Il s’est bu quelques apéros dans la coupe.

Un pansement usagé à l’odeur équivoque coincé entre les pages du cahier de vie.

- Cool !! On le cherchait partout. C’est à ma mère. Elle l’avait mis sur une plaie de furoncle qu’elle s’était éclaté sur le haut de la cuisse.

Un grossier morceau de ruban adhésif qui entoure le flanc de Bubulle, le poisson rouge de la classe qui flotte sur le dos dans l’aquarium que me tend Sanah.

- Euh, c’est mon chat qui l’a griffé… Mais heureusement que mon papa bricole un peu.

Ces différents objets, documents, animaux sont comme des sondes envoyées en terre inconnue. A leur retour et selon leur état, ils permettent de se faire une idée assez précise de l’endroit où on les a envoyés. Comme pour une nouvelle planète sur laquelle on envisagerait d’habiter après la fin du monde. On peut alors évaluer le taux de survie possible et d’hostilité potentielle présent dans chaque famille.

Il est évident que même en cas de fin du monde assuré, il y a des familles dans lesquelles je n’irai jamais chercher l’exil même avec le meilleur Bunker du monde garanti Jour d’après. Les sondes en reviennent systématiquement cabossées et estropiées... et parfois pire : elles ne reviennent même pas.

Alors quand les enfants me redonnent le cahier de vie, Bubulle, ou même la coupe, je fais un état des lieux encore plus scrupuleux que celui du type zélé de chez Conforama à qui on a loué hors de prix un semi-remorque de 90 mètres cube pour transporter un insignifiant lampadaire sur 1,2 km parce qu’il ne rentrait pas dans notre Clio Maïf.

Et je les bichonne mes sondes, le temps qu’elles passent en classe entre deux plongées en enfer. Je les aère, je les époussette, je les nourris.

Puis, avant de libérer mes élèves en fin de journée, je fais glisser mon doigt sur la liste de la classe et la mort dans l’âme, je l’arrête sur un nom qui me fait frissonner de terreur.

- Lucas, c’est ton tour de prendre la coupe.

Dans le couloir, bien souvent, je me ressaisis. Lorsque je vois la joie de Lucas qui brandit allègrement la coupe sous le nez de CP, je me dis que ce n’est que du matériel. Qu’il n’y a pas mort d’homme. Qu’il y a pire.

Alors, je prends conscience qu’en effet, il y a pire.

Il y a des enfants qu’on renvoie chaque soir dans ces familles-là et qui reviennent souvent un peu cabossés, un peu estropiés. Pas assez pour faire un signalement. Mais juste assez pour avoir envie de leur coller un énorme autocollant en travers du front, comme un rappel aux devoirs des parents : A manipuler avec soin

A manipuler avec soin

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Published by Tévélis
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commentaires

marie 14/05/2015 23:07

Toujours épatée par la justesse de ce qui est raconté ici. Merci de savoir mettre les mots parce que malheureusement la chute est très vraie ...

Je Rêve 14/05/2015 19:37

Bouuuuh, comment laisser un commentaire drôle après une fin comme celle-là ? Et tu as tellement raison...

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