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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 07:28

Quand Directrice a reçu le programme d’École et Cinéma, elle était euphorique. Elle s’est adressée à Monsieur Janti, Sonia et moi-même comme à des gosses à qui elle allait annoncer un Noël anticipé.

- Devinez, petits veinards, ce que vous allez voir au cinéma la semaine prochaine.

A son ton enjoué, chacun y est allé de sa proposition, dévoilant ainsi ses goûts en matière de septième art. Sonia, en mode romantique, a proposé « Nuits blanches à Seattle », Monsieur Janti en mode moins romantique a suggéré « Annabelle » et moi, pour rester dans le même registre de titre, me suis laissé dire qu’on emmenait nos élèves voir « Emmanuelle ».

- Mais non, vous allez voir « Peau d’âne » !

- C’est quoi ? Le dernier Disney ?

- N’importe quoi ! C’est une comédie musicale.

- De qui ? Dove Attia, Pascal Obispo, Luc Plamondon ?

- Y’aura M Pokora ?

- Garou ?

Dépitée, Directrice nous a tendu les brochures qui présentent le film et que l’on doit distribuer à nos élèves. Et elle nous a suggéré d’en prendre aussi connaissance avant de mener une quelconque exploitation dans nos classes.

J’ai alors appris que Peau d’âne était une comédie musicale de Jacques Demy, avec Catherine Deneuve et Jacques Perrin, sortie en 1970.

Plus tard, j’ai aussi appris que c’était le film préféré de Directrice. Le midi, entre deux feuilles de salade vinaigrette, elle nous a chantonné des airs qu’elle disait cultes, mais qui sonnaient à mes oreilles comme des chansons que Dorothée ou Chantal Goya auraient interprétées.

- Recette du cake d’amour ?

- …

- Amour, amour ?

- …

Elle aurait tant voulu nous faire dire : « Ah oui ! C’est ultra connu, ça. C’est bien ! C’est dans Peau d’âne ? ». Un peu comme le titre de cette collection de disques : « Je n’aime pas le classique, mais ça j’aime bien », décliné aussi avec le jazz, le violon et l’opéra.

Sauf que malgré tous les efforts de Directrice, le titre de son CD est demeuré : « Je n’aime pas les comédies musicales, non je n’aime vraiment pas. »

J’ai toujours été fasciné par les goûts musicaux de Directrice. Ils s’étendent dans une tessiture infinie qui englobe toutes les gammes et tous les styles de musiques existants.

Elle nous a raconté dernièrement avoir emmené son mari à un concert de Franz Ferdinand. Le pauvre qui croyait aller voir un crooner vieillissant dans un café-théâtre démodé, s’est retrouvé tout penaud, au milieu de la fosse du Zénith de Paris entouré par des fous furieux (y compris sa femme) qui sautaient partout en braillant les paroles du célèbre groupe de rock écossais.

Plus tard, c’est son neveu qui l’a trainée au concert de Sexion d’Assaut. Elle avait pris soin d’étudier les paroles du groupe sur internet mais s’était trouvée bien démunie devant des phrases comme :

Dans la rue ça rappe en masse, ça XXX d'aller nahess
Pour un 16 mes gars t'agressent, seul le kickage nous ap
aise

Mais elle nous a avoué plus tard s’être amusée comme une petite folle lors du concert.

Ce qu’elle n’a pas avoué et qu’on apprendra plus tard par le neveu lui-même, c’est qu’à l’instar de son mari au Zénith de Paris, Directrice a aussi vécu des moments de solitude devant la scène des rappeurs parisiens. Notamment quand Black M s’est avancé sur la scène pour faire une impro et qu’elle s’est mise à scander le blaze de Maître Gims à tue-tête, fière de montrer qu’elle connaissait le nom des membres du groupe.

- Arrête Tata, c’est pas Maître Gims, c’est Black M.

Les rires autour d’elle lui avaient mis la puce à l’oreille.

- Et puis tata, autre chose… on dit Maître [Guims], pas Maître [Jims].

- Ah non, ça, j’en suis sûre : un G et un I, ça fait [JI].

Malgré tout, je reste fasciné par ce grand écart facial qu’elle est capable d’effectuer entre Michel Legrand et Franz Ferdinand. Et mes préjugés d’inculte quant au cinéma des années 70, je me promets de les mettre de côté pour aller à la projection de Peau d’âne.

D’ailleurs, le projet École et Cinéma n’a-t-il pas été créé pour permettre aux élèves (et à certains maîtres) de découvrir des films qu’ils n’iraient pas voir de leur propre chef ?

Du coup, dans la salle obscure, je me love dans les fauteuils rouges mais confortables et j’ouvre grands mes yeux et mes oreilles pour essayer de comprendre ce qu’une fan de Franz Ferdinand peut trouver à une comédie musicale de Jacques Demy.

Du film, je me souviens avoir été surpris de le voir en couleur, m’être extasié devant la beauté de la jeune Catherine Deneuve, avoir souri devant les effets spéciaux de l’époque et même avoir franchement rigolé au bon mot du tailleur royal qui se lamentait : « Nous n’aurons jamais le temps ! Couleur du temps ?! … c’est embêtant !! ».

Puis plus rien !

Puis les lumières et le brouhaha d’une centaine de gamins.

Un bâillement aux corneilles, quelques étirements et enfin, la satisfaction d’avoir eu l’occasion de voir ce film et surtout d’avoir pu rattraper un peu de sommeil en retard.

Sur un air de comédie musicale

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Published by Tévélis - dans Hors classe
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commentaires

Je Rêve 31/10/2014 22:20

Ma prof de français nous avait fait travailler dessus en 6ème... Et, non, je n'étais pas en 6ème en 1970 ! (d'ailleurs je n'étais même pas née)

Elias 30/10/2014 09:14

Un des film préféré de tonton B...

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