Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 juin 2014 3 11 /06 /juin /2014 07:19

Voilà cinq ans que j’enseigne dans la même école avec le même niveau. A l’aube de ma sixième année, je comprends pourquoi Jacques Chirac a organisé un référendum en 2000 pour transformer le septennat en quinquennat. Bien-sûr que je vais rester professeur des écoles encore quelques années mais je prie le Dieu de l’Education Nationale chaque jour pour changer de niveau l’année suivante. Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi les présidents s’obstinent à se faire réélire dans le même pays, avec les mêmes citoyens, la même opposition, le même protocole. Quelle lassitude !

Cette année encore, j’ai tendu quelques perches pour faire comprendre à mes collègues que j’étais open, apte à découvrir un autre niveau. Peu importe lequel. Mais un autre ! D’ailleurs, au fur et à mesure de l’approche du mouvement, mes allusions devenaient de plus en plus insistantes et à force de tendre des perches, la salle des maîtres, le bureau de Directrice et les couloirs de l’école étaient devenues de vraies forêts de bambous. Mais mes collègues, sourds à mes énormes allusions, traversaient habilement mes plantations, se contorsionnant comme Catherine Zeta Jones dans Haute Voltige, sans jamais toucher une de mes perches.

Bien-sûr, je pourrais changer d’école. Mais rien ne m’assure d’éviter les CM2 dans un autre établissement. De plus, jusqu’à cette année, j’étais trop occupé à essayer de changer de département (lire ici).

Le problème avec les CM2, c’est qu’il faut une bonne dose d’autorité pour passer une année tranquille sans trop de remous. Or moi, de l’autorité, j’en ai de moins en moins. Chaque année, ma réputation me précède un peu plus et il me semble que les Grandes Sections de l’école maternelle n’ont même plus peur du maître des CM2. Dans 5 ans quand ils entreront dans ma classe, leur perception de ma personnalité se sera affinée au cours de leur scolarité à base de rumeurs et de « on dit » à mon sujet.

- Le maître des CM2 ? Pfff, il ne ferait même pas de mal à une mouche.

- Le maître des CM2 ? Ah ah, quand il tond la pelouse, il contourne les pâquerettes.

En somme, le maître des CM2, il n’est pas méchant. Un peu comme l’idiot du village, mais en plus méprisant. Alors, quand je les disputerai, tels les corbeaux arrogants qui picorent le long des routes nationales et qui ne daignent même pas s’envoler quand on les frôle en voiture, ils feront un petit pas de côté en souriant et je resterai démuni face à mon manque d’autorité.

Ce soir, la répartition des classes aux enseignants est à l’ordre du jour du conseil des maîtres. J’ai décidé de me faire entendre. Je taperai du point sur la table. Me lèverai s’il le faut. Sur ma chaise. Sur la table même. Et j’obtiendrai un autre niveau. N’importe lequel. Mais un autre.

Ma seule alliée dans cette histoire, c’est Sonia. Elle a la classe de CM1/CM2. Une classe que je ne convoite pas, car quitte à avoir des CM2 autant les avoir en niveau simple.

Le soir venu, elle me coache.

- Rentre leur dedans. Donne un gros coup de pied dans la fourmilière.

- Ouais, t’as raison, un gros coup de pied.

- En plus, t’as plus d’ancienneté que certains dans l’école.

- Ouais t’as raison, j’ai plus d’ancienneté.

Directrice interrompt ma mise en condition.

- Tévélis, tu passeras dans mon bureau avant le conseil des maîtres.

Sonia, un peu méfiante, m’interroge du regard. Je hausse les épaules en suivant docilement Directrice dans son bureau.

Juste après notre entretien débute la réunion.

Je monte sur le ring de la répartition de classes en regardant ma coach. Je ne suis pas fier de ce que je vais faire.

Le premier round est catastrophique. Je prends des coups dans tous les sens et me protège mollement. Directrice attribue les classes du cycle 2 et je ne tiens pas ma garde. Mes gants sont trop lourds. Je tente une toute petite attaque en déclarant d’une petite voix dans un brouhaha terrifiant, que moi, les CE1, j’ai jamais fait, mais j’aimerais bien. Personne n’entend et la fin du round achève mes espoirs de travailler en cycle 2 l’an prochain.

Je suis dans le coin du ring pendant la pause. Je crache mon dentier dans un seau que me tend Sonia. Elle m’éponge l’arcade sourcilière que m’a explosée Madame Boucard pour conserver son CP.

- Qu’est-ce que tu fous Tèv ! T’es tout mou. Allez, relève ta garde et attaque, putain, attaque !

Les grossièretés de ma collègue me vont droit au cœur mais je sais que je vais la décevoir.

En effet, dès le début du deuxième round je me prends une balayette non réglementaire par Monsieur Janti qui défend son CE2. Ensuite, il enchaîne avec un uppercut bien placé dans la mâchoire. Je me retrouve au sol et Directrice en profite pour m’écraser la tempe avec ses talons pour ne pas que je réclame son CM1. Mais c’est inutile et elle le sait. J’ai arrêté le combat depuis longtemps et malgré les encouragements de ma coach complétement désespérée, je reste à terre quand Directrice compte jusqu’à 10 puis annonce la fin du combat en criant :

- Et le CM2 est attribué à Tévélis !

A la fin de la réunion, je n’aide même pas à ranger les tables. Je file récupérer mon sac dans ma classe et sors par l’entrée de service sans passer par la case « Bon mercredi les collègues !!! ». En courant jusqu’au parking, je me retourne pour voir si je ne suis pas suivi. Mais là, adossée sur le capot de ma Clio Maïf, se tient celle que je voulais justement éviter : Sonia.

Les bras croisés, elle attend des explications :

- Pourquoi tu t’es couché ?

- Je me suis pas…

- Joue pas à ça avec moi. Ce combat, on l’a préparé ensemble. Des arguments t’en avais plein pour quitter ton CM2. T’as même pas essayé.

- Ben si, un peu…mais tu sais, les autres…

- C’est Directrice, c’est ça ? Elle t’a soudoyé ?

- …

- Qu’est-ce qu’elle t’a promis ?

- …

Sonia avait bien deviné. Avant mon entretien dans le bureau de Directrice je ne voyais pas quel argument pouvait m’empêcher de renoncer à mon CM2. Même la promesse d’une nuit d’amour avec Julia Robert n’aurait pu effacer les Paliers n°2, les orientations SEGPA, les dossiers du collège, les documents qui font la navette sept fois entre famille et école, les hormones des CM2 en ébullition dès le mois de mai, les liaisons CM2/6ème, les attestations B2I, APER, APS, les commissions d’harmonisation…

Mais Directrice a trouvé le mot juste. Ou plutôt les trois mots justes :

Tableau Blanc Interactif

Sonia encaisse ma révélation sans vaciller. Elle reste adossée sur ma voiture et semble pensive. Puis, enfin, elle réagit.

- Un TBI, tu dis ?

- Oui.

- Merde !

- Quoi ? Pourquoi tu dis ça ?

- Parce qu’il va falloir rependre l’entraînement de boxe et mettre les bouchers doubles.

- Ah bon, pourquoi ?

- Parce que l’an prochain, il faudra te battre pour conserver ton CM2.

Soudoiement

Partager cet article

Repost 0
Published by Tévélis
commenter cet article

commentaires

lexa 14/06/2014 12:04

ah ah ah !!!! je suis en plein dedans moi aussi . Je passe du CM1/CM2 pour un CM 2 (ce que je ne voulais pas; mais comment refuser un simple cours ????) et en plus je dois changer de classe alors qu'elle venait d'être repeinte et équipée d'un vidéo projecteur.....
sympa comme cadeau de fin d'année

caline 11/06/2014 16:08

aHAHAH elle a bien raison Sonia ! Cette chance le TBI !
J'espère que tu passeras une excellente année pleine de renouveau et quand même, pas encore en vacances qu'on pense à la rentrée...

Un Prof À L'envers

  • : Un prof à l'envers
  • : Jean Tévélis, professeur de écoles, raconte ses aventures dans ce blog avec des billets remplis d'humour, d'enfance et de vécu...
  • Contact

Le livre (cliquez sur l'image)

La page Facebook

Du même auteur

Catégories