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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 11:32

Dans ma classe, il y a Izia, bavarde invétérée qui ne se formalise pas d’une main levée et d’une autorisation pour prendre la parole en classe.

Dans ma classe, il y a aussi Enzo qui au contraire, ne parle qu’avec mon précieux assentiment, et qui, il y a quelques semaines, après avoir poireauté 10 minutes le bras en l’air, et le teint blanchâtre, a paru soulagé que je lui donne enfin la parole mais n’a pas pu finir sa phrase, interrompue par une immense gerbe sur son cahier du jour, une phrase à jamais incomplète qui commençait par « Maître, j’ai envie de vo… ».

Dans ma classe, il y a Manel qui ne sait pas chuchoter sans crier.

Il y a Icham qui ne sait pas parler sans chouiner, et Ludo qui ne fait que répéter les réponses déjà données, et Lina qui à force de manger ses cheveux a fini par s’en coller un sur la langue que même l’orthophoniste-coiffeur n’arrive pas à lui couper, et Karim qui a un langage châtié tout droit sorti du siècle des Lumières, mais avec l’accent mahorais.

 

Et tous les autres. Chacun avec son rapport propre au langage et à la parole.

 

Et puis, dans ma classe, il y a Anis. Qui ne maîtrise pas encore la langue française pour s’exprimer pleinement. Il baragouine quelques mots-phrases qui, dans un contexte précis, me suffisent à le comprendre dans l’urgence : « Toilettes ! », « Crayon ! », « Couper ! ».

 

Les quelques phrases qu’il s’escrime à articuler finissent, après une analyse très poussée de l’ensemble de la classe,… par ne pas être comprise.

 

-Possouna milado !

-Euh, comment ?

-Possouna milado !

 

Je lance un regard interrogateur dans l’espoir qu’un de ces camarades me traduise. Et comme personne n’a l’air de comprendre, Anis retente une autre fois, avec un peu moins de conviction, « Possouna milado ! » puis baisse la tête. Je lui propose quelques pistes en ultime recours, les enfants m’aident :

 

-Pose une amie l’ado ?

-Poisson a mis dans l’eau ?

-Pousse moi dans le dos ?

 

Mais, Anis secoue la tête et finit par hausser les épaules et ça, je comprends : « Laisse tomber Maître ! ».

 

Et puis il y a quelques semaines, en rentrant en classe, l’après-midi, un peu plus enjoué que d’habitude, Anis m’attrape le bras et avec son petit sourire pétillant, il me crie : « Chémagémadouna ! Chémagémadouna !»

 

Même rituel que chaque fois. Je lui fais répéter, je regarde les autres, on propose des phrases…mais là, il ne hausse pas les épaules. Pas question de lâcher l’affaire, il veut être compris. Et il assène, s’énervant presque, « Chémagémadouna ! Chémagémadouna ! ».

 

Et ça dure 5 minutes, 10 minutes, mais il faut passer à autre chose. Alors, la tête baissée, les épaules basses, il retourne vers sa place. En chemin, il se retourne une dernière fois ! « Chémagémadouna ? », il demande. Il regarde les autres qui haussent les épaules aussi dépités que lui.

 

Et plus que toutes les autres fois, je me sens rongé par la culpabilité de ne pas le comprendre. Car ce message, il souhaitait vraiment qu’il soit entendu et compris et qu’on partage avec lui cette excitation qu’il avait en arrivant ! Qu’on communique, quoi ! Pour de vrai, pour une fois.

 

Chémagémadouna !

 

Le soir même, je fonce sur Google. Et tape le mot avec toutes les césures possibles : Ché magé madouna, chéma géma douna…. Mais rien.

 

Et je pense alors à Bruce Willis et au petit garçon de Code Mercury qui écrit des listes de nombres interminables. Et si Anis avait capté une interférence extraterrestre, s’il avait avalé un microfilm russe par erreur… Et si son message était vraiment important. Pour l’avenir du monde, je veux dire.

 

Les jours qui suivent, je m’attends à tout moment à voir débouler Directrice dans ma classe avec deux types en costards sur mesure, qui me tendraient leur carte du FBI et qui demanderaient un entretien avec Anis.

 

Mais ça non plus, ce n’est pas arrivé.

 

Et puis, hier, Anis est arrivé tout excité en criant à nouveau « Chémagémadouna ! » « Chémagémadouna ! ».

 

Je lève les yeux au ciel en me rappelant la galère de la dernière fois. Mais lui ne semble pas se souvenir du désarroi qu’il avait ressenti à ne pas se faire comprendre. Et il insiste « Chémagémadouna ! » et je souris tristement ! Et les autres enfants haussent les épaules d’avance.

 

Puis, Anis fouille dans sa poche et me tend la main fermée. Comme pour ménager le suspense, il sourit puis ouvre doucement sa main. Et là, je comprends tout le sens de sa phrase. Chaque mot, chaque césure, chaque confusion de son, je comprends tout.

 

Dans sa main, un petit jouet. Un petit jouet que je reconnais. Mon fils a le même.

 

C’était il y quelques jours. Un samedi soir. Rien dans le frigo. Envie de faire plaisir aux gosses. Envie d’un peu de malbouffe dans notre triste vie remplie de soupes de légumes et de yaourts allégés. « On va au McDo ! »

 

Et c’est là, que j’ai vu ce petit jouet. Au MacDonald.

 

Chémagémadouna ! Rien à voir avec les espions russes ou Bruce Willis ! Rien à voir avec les extraterrestres non plus ! Rien à voir avec un message important pour l’avenir du monde !

 

Juste un message important dans la vie d’un petit garçon : « J’ai mangé au MacDonald ! ».

Se faire comprendre

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Published by Tévélis
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commentaires

Mimi Je Rêve 08/02/2017 20:09

Mais, mais mais... et du coup, "Possouna milado" c'est quoi ???
(spa toujours facile, hein...?!)

Lepk 08/02/2017 16:54

Un jour, dans une classe de troisième. Un élève qui venait de l'étranger et qui etait au college depuis 2 ans. Il commencait à maitriser un bon morceau de français.
Ce jour là, il m'a raconté une telle énormité que je lui ai dit (honte à moi): " le jour où on a distribué l'intelligence, tu as oublié d'aller au rab"
La classe me rouspète et elle avait raison. Mais cet élève ne comprend pas leur réaction. J'ai donc décidé de lui expliquer après lui avoirresenter de plates excuses.
Ce qui lui poser problème, c'etait la notion de rab. J'ai expliqué une première fois la notion, mais il ne comprenait pas. J'ai'donc pris l'exemple de la cantine.
" - tu manges à la cantine ?
- oui !
- Quand il y a des frites, s'il en reste, tu vas au rab ?"
Toujours de l'incompréhension. J'insiste, la classr aussi.
Et au bout de 10 min avec le rab de la cantine, il me répond :
" Ben non ! Je vais au foot !"
Ce jour là, j'ai vu 29 élèves se frapper le front complètement dépités

Roisinn 08/02/2017 13:25

J'avais compris "j'ai mangé" mais pas la suite... peut-être parce que je ne mange jamais au "Madouna".

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