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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 10:45

Au collège.

 

Julien n’est pas disposé à travailler. Ce matin, il a décidé que Madame Gignet, sa prof de maths, était une porte. Une porte qu’il veut dégonder. Et comme Julien est plutôt meilleur en menuiserie qu’en maths, il y est arrivé. Et Madame Gignet est sortie de ses gonds. Rouge de colère, d’un geste sans équivoque, elle désigne la porte de la classe bien ancrée dans ses gonds, elle. Suivi de Steve, le délégué, Julien sort de la classe et se dirige droit vers le bureau de la vie scolaire. Alexandre et Étienne, les deux assistants d’éducation qui travaillent ce jour-là, vont le prendre en charge. Julien aura même droit à un petit sermon de Monsieur Gradut le conseiller principal d’éducation.

 

A l’école.

 

Émeric n’est pas disposé à travailler ce matin. Il embête ses voisins, crie dans la classe, se lève sans permission. Quand il donne un coup de pied dans la corbeille à papier, c’en est trop. D’un geste sans équivoque, Madame Chifflet, la maîtresse, désigne la porte de la classe. Pas de chance pour Émeric, on est mardi. Le mardi est le jour de décharge de Madame Liautet, la Directrice. Romain, l’élève de service, accompagne alors Émeric dans le bureau de la Directrice.

Quand Romain revient en classe, il explique à Madame Chifflet :

- La Directrice était en réunion. Mais Virginie a dit qu’elle le gardait à côté d’elle en attendant qu’elle revienne.

 

Virginie, elle est AAD (Aide Administrative à la Direction de l’école). Elle est là pour aider Madame Liautet dans ses tâches administratives pour la gestion de l’école.

 

Au collège :

 

Depuis que le collège est équipé d’un nouveau logiciel au top. Étienne et Alexandre, les deux assistants d’éducation n’ont même plus besoin de se déplacer dans les couloirs pour recenser le nom des absents du jour. Les enseignants le notent directement sur le poste informatique de leur classe. Même plus besoin pour les deux jeunes hommes de téléphoner aux familles des enfants dont l’absence n’est pas justifiée. Un sms les avertit automatiquement. Si les parents ignorent l’absence de leur enfant, ils se manifesteront bien assez tôt.

 

A l’école.

 

Virginie fait sa tournée matinale et quotidienne. Elle arrache le post-it collé vers la porte de chaque classe pour se constituer la liste des absents. Bien-sûr, comme chaque matin, cet étourdi de Monsieur Touret n’a pas collé son post-it. Elle frappe à la porte de sa classe, puis l’ouvre. Les enfants la saluent en cœur, elle leur sourit et monsieur Touret se tape le front en griffonnant rapidement le nom des absents sur un papier. Dans le couloir, Virginie rougit en pensant que le beau maître des CM1 fait exprès de ne pas coller son post-it.

De retour à son bureau, elle s’arme du téléphone et appelle les familles des absents. Mélanie, la Directrice, lui a dit que grâce à elle, on pouvait lutter efficacement contre l’absentéisme. Et que recevoir un coup de fil tous les matins pour justifier l’absence de leur enfant, responsabilisait certaines familles. Virginie est fière de la pierre qu’elle porte à l’édifice de l’éducation.

 

Virginie a trouvé ce travail grâce à Pôle Emploi qui lui a proposé ce Contrat Unique d’Insertion.

 

 

Au collège

 

Monsieur Panier, documentaliste, est tombé sur une très intéressante série de BD à très bas prix lors d’une brocante, dimanche dernier. Cela permettrait de renouveler les vieilleries du CDI. Il sait que pour débloquer les fonds nécessaires, c’est plutôt compliqué. Mais heureusement, il est bien copain avec Monsieur Lunel, l’intendant du collège. Il lui donnera sûrement un coup de main pour éviter légalement les méandres de l’administration.

 

A l’école

 

Mélanie a laissé une note ce matin sur le bureau de Virginie. « Salut Virginie. Peux-tu recalculer les dépenses de chaque classe et calculer l’argent restant sur le budget de l’année. Merci de faire ça pour ce soir. Les budgets ne sont attribués que jusqu’à la fin de la semaine et il faudrait qu’on passe commande avant. On aurait besoin de renouveler les livres de la BCD. Merci Virginie ! PS : Tout est dans le dossier bleu. ». Virginie adore les chiffres. Elle adore tapoter sur la calculatrice des sommes qu’elle trouve astronomiques et qui la font un peu voyager.

 

Virginie a un contrat de 20 heures. Chaque mois elle touche environ 600€.

 

Au collège

 

Le père de Sanah sonne au portail du collège. Un « oui ! » métallique surgit de l’interphone. Il explique à Monsieur Magnin, l’agent d’accueil du collège qu’il doit emmener sa fille chez l’orthophoniste. Il précise sa classe et Monsieur Magnin lui ouvre le portillon. Quand le père de Sanah se présente vers la loge de Monsieur Magnin, celui-ci a déjà prévenu la vie scolaire et trois minutes plus tard, Étienne, l’assistant d’éducation, arrive avec Sanah.

 

A l’école

 

La mère de Lucie sonne à la porte de l’école. Elle patiente quelques secondes le temps que Virginie vienne lui ouvrir. « Ah oui, le rendez-vous chez l’orthophoniste !! Je vais chercher Lucie ». Elle grimpe à l’étage et se recoiffe machinalement avant d’arriver devant le classe de Monsieur Touret. La porte est ouverte et, dès qu’elle l’aperçoit, Lucie se lève. Monsieur Touret lui fait un signe de tête et Lucie sort de la classe. Virginie l’accompagne alors jusqu’à la sortie où sa mère l’attend.

 

Virginie est un peu inquiète depuis la rentrée. Elle a entendu parler dans les médias de la fin des contrats aidés. Son contrat prend fin dans 2 mois. Elle pensait pouvoir le renouveler car sa situation le lui permettait. Mais maintenant, rien n’est moins sûr.

 

Au collège

 

Monsieur Luchon, le principal du collège, relit le texte que Madame Gaillard, sa secrétaire, lui a envoyé la veille. Tiens justement, la voilà ! C’est bon, il valide. Maintenant il faut l’imprimer, le photocopier et le distribuer à chaque prof principal. Merci Madame Gaillard.

 

A l’école

 

C’est mardi. Mélanie est déchargée aujourd’hui. Pendant qu’elle prépare l’ordre du jour du conseil d’école, Virginie tape, imprime et découpe au massicot quelque deux cents petits mots que les enseignants devront distribuer demain. C’est à propos du cross des écoles, pour informer les parents.

 

Virginie a fini sa journée. Elle repart sur son vélo après avoir salué les enfants du périscolaire qui passait devant elle. Hier, elle a appris que son contrat ne serait pas renouvelé, que le jeudi 23 novembre serait son dernier jour. Elle pense alors à tout ce qu’elle faisait dans cette école. A toutes ses missions au sein de l’établissement. Elle adorait tout ça. La paperasse, le contact avec les gens, les enfants. Elle avait l’impression d’être utile. Pour Mélanie, la directrice, pour les enseignants aussi. Et même pour les élèves et leur famille.

 

A midi, l’équipe enseignante et quelques parents d’élèves ont improvisé une petite réunion pour parler de la fin du contrat de Virginie. En écoutant chacun prendre la parole à propos de l’absurdité de cette mesure, elle a pris conscience de toute l’importance qu’elle avait dans l’école. Que sans elle, bien des difficultés dans l’organisation de l’établissement apparaitraient. C’est Monsieur Touret qui était le plus en colère. Il parlait de pétition, de blocage, d’actions. C’est normal, il est délégué syndical. C’est pour ça qu’il prend sa défense. Pour rien d’autre.

 

Sur son vélo, Virginie pense à son avenir. Elle se promet d’être optimiste et positive. Ce contrat était une aubaine à une période de sa vie un peu compliquée. Il lui a permis de remettre le pied à l’étrier. De lui faire une petite expérience professionnelle.

 

Alors comme elle s’est promis d’être optimiste, elle appuie sur les pédales et elle pense à ces deux dernières années. Elle suit la ligne blanche de la piste cyclable et imagine déjà celle qu’elle ajoutera à son CV dans deux mois.

 

2015-2017 : Emploi d’Aide Administrative à la Direction dans une école. Un peu assistante d’éducation, un peu intendante, beaucoup secrétaire et agent d’accueil.

Emploi...aidé ou aidant ?
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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 13:49

Au mois de juillet, j’ai appris qu’à la rentrée je serais remplaçant.

Une nouvelle expérience professionnelle.

 

De passage. Au pied levé. Quelques semaines ou une demi-journée. Un jour en maternelle et le lendemain en 3ème Segpa. A côté de chez soi ou à l’autre bout du département.

 

Je m’y voyais déjà. D’école en école, un baluchon posé sur l’épaule, tel un hobo pédagogue vagabondant dans toute la circonscription au gré des absences de mes collègues.

 

Une nouvelle aventure. Une vie de patachon.

 

Et puis la veille de la prérentrée, l’inspecteur a pris mon baluchon dans les mains et il l’a violement projeté sur son genou pour le briser en deux morceaux qu’il a lâchés par terre. Finie la vie d’aventurier. Le patachon avait un domicile fixe.

 

« Allo, Monsieur Tévélis ! Vous êtes en remplacement toute l’année dans votre école de rattachement ! Bonne nouvelle hein ?! ».

 

J’ai essuyé la petite larme qui coulait le long de ma joue. J’ai reniflé un gros coup dans le combiné et j’ai demandé : « Quel niveau ? ».

 

Un CP à 12.

 

Douze !! Comme les œufs, ou les apôtres. Comme les coups de minuits, ou les mois de l’année. Comme les signes du zodiaque, les travaux d’Hercule, les tribus d’Israël, le magnésium, l’Aveyron et les anciens renseignements téléphoniques.

 

Que douze !

A peine douze élèves !

 

En fait, non ! Même pas douze. Directrice me tend une liste de dix noms et précise : « Euh celui-là, compte pas sur lui avant la deuxième période, il est coincé en Lybie avec sa famille. Une vague histoire de papiers. »

 

Que neuf !

Je ne pourrai même pas les fagoter avec un élastique géant pour faire une dizaine.

 

Toute la journée de rentrée, je croyais encore à une blague. À tout moment, je m’attendais à voir surgir Emmanuel Macron en mode Thierry Beliveau avec une bande de cadreurs et un preneur de son, criant « Surpriiiiise !!! ».

 

Et puis les jours ont défilé et personne n’a surgit. Alors on est restés entre nous dix. Et dans la classe, les murs de ma classe quasi vide me renvoyait un drôle d’écho.

http://www.mobilytech.fr/diz/cadeau-17.jpg

C’est vrai qu’au début, j’appréhendais ce tête à tête très intimiste avec mes 9 élèves. J’avais peur de m’ennuyer. De trouver le temps long.

 

J’évitais le regard des collègues que je croisais dans les couloirs avec leur interminable file d’élèves alors que moi et mes neuf canetons offrions une procession bien ridicule.

 

Je souriais, mal à l’aise, au petits pics lancés en fin de journée par Madame Lonchamp, la collègue des CE2, qui me demandait d’un faux air de compassion : « Ça va ? Pas trop fatigué ? ».

 

Quand Madame Boisseau se plaignait qu’un tiers de ses élèves étaient en grande difficulté, je n’osais pas dire que, moi aussi, 3 de mes élèves étaient en galère et que 3 c’est un tiers de 9… mine de rien.

 

Un jour que j’avais trois absents et que je me rendais à la médiathèque avec mes 6 rescapés, une mamie sans gêne m’a fait remarquer que c’était l’heure de l’école et qu’elle allait prévenir la police si elle me voyait encore me promener avec mes enfants au lieu de les emmener à l’école.

 

D’ailleurs, ce jour-là, à la médiathèque, n’en déplaise à Madame Lonchamp, j’ai été beaucoup moins fatigué avec mes 6 élèves qu’avec mes deux enfants légitimes quand je les conduis dans un tel lieu.

 

Dans les classes à 12, ce ne sont plus les enseignants qui sont fatigués, mais bien les élèves. Plus aucun moment pour souffler, plus aucun endroit pour se planquer. Je suis sur leur dos 24h/24h (par semaine). Du coup, dans le couloir, moi aussi, je suis suivi d’une interminable file de 9 élèves qui traînent les pieds et leur cartable en essayant de suivre le maître reposé et hyper en forme.

 

Et puis il y a cet intitulé : Dispositif 100% de réussite au CP.

Quelle pression !

J’ai fait le calcul. Dans mon CP à 9, chacun de mes élèves représente 11,11% de la classe. Le moindre élève qui échoue et je descends à 89,89% de réussite.

 

D’ailleurs notre cher inspecteur a radicalement changé son discours pendant les vacances. Je ne sais pas si c’est le soleil du mois d’août ou le changement de gouvernement, mais après nous avoir rassurés pendant toute l’année dernière en déclarant que, le cycle 2 s’étendant jusqu’au CE2, les élèves avaient encore 2 ans après le CP pour apprendre à lire, dès la rentrée il a annoncé la couleur des 100% d’élèves de CP qui devaient être lecteurs à la fin de l’année quitte à faire l’impasse sur quelques parties du programme relatives au questionnement du monde et à l’éducation physique ou artistique.

 

Vu comme ça, pas très folichon d’enseigner dans un CP à 12…L’ennui, la pression…. Et surtout la culpabilité face aux collègues des autres classes.

 

Et l’autre matin, pensant à Mister Keating et au jour qu’il faut cueillir maintenant sans penser au lendemain, je suis monté sur la table de Katheline et j’ai brayé « Carpe Diem !!!!! ». J’espérais presque que toute ma classe se lève à l’unisson et hurle « Oh Capitaine mon capitaine… ». Mais non, il y a juste Katheline qui m’a fait remarquer que je piétinais son cahier du jour.

 

Et j’ai décidé de profiter de cette année si particulière.

 

Neuf, dix, douze, peu importe, mais si peu d’élèves c’est du bonheur, un privilège dont il faut profiter maintenant. Une année entre parenthèse avec des conditions de travail exceptionnelles.

 

Un cadeau qui va sans doute disparaître au prochain coup de vent politique.

Alors je l’ouvre et j’en profite à fond avant qu’on me le reprenne.

Les CP à 12... Un cadeau ?
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5 juillet 2017 3 05 /07 /juillet /2017 12:44

Une mauvaise bronchite qui engourdit vos cordes vocales, une petite gastro qui risque de vous décrédibiliser pour le reste de l’année si elle s’exprime devant vos élèves, une bonne angine qui fait exploser le thermomètre… Pas de panique, restez à la maison, vos chers élèves sont entre de bonnes mains.

 

Les remplaçants s’en chargent.

 

Voici le top 10 des remplaçants :

 

Le prospecteur/L’espion

Quand il arrive dans une école, il se montre très curieux. Des questions déplacées : « Il y a un pot commun pour le café ? », voire très personnelles : « Tu gardes ton niveau l’année prochaine ? ». Il fouine dans les couloirs, attarde son regard sur toutes les documents dans la salle  des maîtres, questionne les élèves, passe le doigt au-dessus des meubles et contemple l’épaisseur de poussière qu’il  a récoltée. Deux options s’offrent alors pour expliquer ce comportement :

  • Il s’agit d’un espion de l’Inspectrice et dès ce soir, il lui remettra un rapport circonstancié sur  l’état actuel de l’école.
  • C’est un ZIL en manque de classe. Il prospecte dans toute la circonscription pour choisir au mieux les postes qu’il demandera au prochain mouvement.

 

Le monomaniaque

On a beau lui avoir laissé une préparation de journée à la minute près, il n’en  fera rien. Une fois en classe, il sort un énorme classeur rempli de mandalas, ces dessins circulaires bouddhistes remplis de petits motifs géométriques qui offrent aux élèves des cases microscopiques à colorier et aux maîtres, une paix royale. Tant pis pour les programmes, il s’en inquiétera si le remplacement dépasse deux journées. Et dans ce cas-là, il devra faire intervenir un autre de ses classeurs. Celui des coloriages magiques.

 

Le boulet

Au retour de notre congé, quand on rentre dans notre classe, a priori on ne voit pas de changement, si ce n’est le mot qu’il a laissé sur le tableau blanc. Il s’excuse mais un certain nombre d’événements fâcheux se sont produits dans votre classe en votre absence…et en sa présence. Le vidéoprojecteur a rendu l’âme, l’ordinateur de la classe a attrapé un virus, Idriss s’est tordu la cheville, le rideau du fond s’est décroché et trois livres de la bibliothèque ont disparu. On inspire profondément pour rester zen et on décide de ne pas lui en vouloir. Peut-être que c’était un jour noir et que sa présence dans la classe, justement ce jour-là, n’a rien à voir avec la liste dramatique des événements qui s’y sont produits. Mais on change vite d’avis, quand on en voulant effacer son mot, on s’aperçoit qu’il l’a écrit au feutre indélébile.

 

L’exigeant

A la rentrée, il a été clair avec la nouvelle secrétaire de circonscription, la personne qui gère la répartition des remplaçants. « Alors, ma petite dame, je vous préviens toute de suite. Moi, je ne vais pas en maternelle, en CM2, en REP, en spécialisé et en multi-niveaux. Je ne vais pas non plus dans les écoles situées plus loin de mon domicile que de mon école de rattachement (rapport aux indemnités). Votre prédécesseuse l’avait très bien compris…sans doute parce que j’avais couché avec elle. S’il faut en arriver là avec vous, pourquoi pas ? Mais en attendant, si vous ne respectez pas mes conditions, je me mets en arrêt. Et, déjà des remplaçants, c’est dur à trouver… alors des remplaçants de remplaçants, je vous laisse imaginer. »

 

Le spoiler  

On est un peu énervé quand on se rend compte en début de matinée que les élèves ont avancé de 21 pages dans le fichier de maths en une journée. On serre les dents quand les élèves nous disent qu’ils ont lu le dernier chapitre du roman policier avec le remplaçant et que c’est plus la peine de continuer parce que, c’est bon, ils savent qui c’est le tueur.  Et on pète les plombs quand on découvre le calendrier de l’avent terminé alors qu’on n’est qu’au mois d’octobre. Du coup, on court chercher un cahier d’Histoire en espérant que ce spoiler ne leur a pas dévoilé la fin de la deuxième guerre mondiale.

 

Le parfait

Celui qui apporte des croissants le matin, et qui sort un gâteau au chocolat pour la récréation de l’après-midi. C’est le même qui aide Directrice à monter des ramettes de feuilles au deuxième étage. Celui qui séduit nos collègues féminines avec son charme naturel et son humour d’une finesse exquise. Le même qui s’empare de la guitare au fond de la classe et qui montre aux élèves qu’il existe d’autres accords que le Do et le Sol en s’embarquant dans une improvisation de jazz manouche. Celui qui fait aimer les dictées à Aniss et qui amuse toute la classe en enseignant la proportionnalité. Bref, celui qui fait que vos collègues et vos élèves vous détestent quand vous revenez le lendemain.

 

L’oublié

Peut-être officie-t-il dans une circonscription où les enseignants sont plutôt robustes, ou peut-être que sa fiche a glissé sous un bureau de la secrétaire. Toujours est-il qu’il rôde l’âme en peine dans son école de rattachement depuis plusieurs semaines. Au début on lui confie les viles tâches de manutention : ranger la bibliothèque, couvrir les livres, mettre à jour les anti-virus, reranger la bibliothèque. On ne peut pas vraiment compter sur lui dans une classe car il peut être appelé à n’importe quel moment, cela désorganiserait tout. Alors on lui demande de rereranger la bibliothèque, par ordre alphabétique de la première lettre du deuxième chapitre, cette fois-ci. Puis on l’oublie. Et en jour, on le retrouve tout desséché coincé entre deux étagères de la BCD. Il aura subit le même sort que sa fiche de remplaçant à la circonscription.

 

Victor Novak

Le remplaçant de France Télévision. Le créateur de vocations chez tous les ZIL de France. Surtout chez les jeunes mecs qui pensent vraiment que les remplaçants  logent chez une jolie maman célibataire le temps de leur mission.

 

Le sans-gêne

Le lendemain de notre absence, quand on croit s’être trompé de classe, on se dit que vraiment il faut se remettre dans le bain, qu’on n’est pas encore réveillé. Mais non, c’est bien notre classe. Juste la disposition des tables qui a changé, et l’affichage qui est complétement différent, et le TBI qui n’est plus sur le même mur, et sur la porte, notre nom effacé au profit du sien. On se dit que pour un remplacement d’une demi-journée, il a pris beaucoup d’initiatives. Puis ce sentiment va crescendo quand on aperçoit une pile de cahiers dont la couleur du protège-cahier a changé…et qu’il est allé jusqu’à changer le nom des enfants. En bas, dans la cour, une file d’élèves nous attend…mais ce ne sont pas les nôtres. D’un pas énergique et énervé, on se dirige vers le bureau de Directrice pour l’avertir du comportement inadmissible de notre remplaçant. Mais Directrice a disparu. Horreur, c’est un Directeur ! Même ça il l’a changé. Plus tard, on comprendra qu’en effet, on ne s’était pas trompé de classe, mais d’école. Plus tard encore, dans l’ambulance qui nous emmènera aux urgences psychiatriques, on appellera la circonscription pour confier nos élèves quelques jours de plus à un remplaçant. Quel qu’il soit.

 

Le vrai

Le matin au réveil, encore dans l’incertitude de sa destination de la journée, il se concocte une petite potion. Dans son shaker, il met toutes ces variantes :

  • Le niveau de la classe (de la toute petite section à la troisième SEGPA)
  • La distance (de son école de rattachement au fin fond de la circonscription)
  • La durée du remplacement (d’une demi-journée à une année entière)
  • La préparation (d’un cahier journal détaillé à aucun indice, ni programmation, ni emploi du temps…ni rien)
  • Les collègues (de très accueillants à très méprisants)
  • Les élèves (de très sympas à  très horribles)

Ensuite il secoue très fort et très longtemps cette mixture dans l’expectative du goût qu’elle aura aujourd’hui. Il attend enfin patiemment que son shaker sonne (ou pas) et que la secrétaire de la circonscription lui indique le lieu et le niveau (ou pas) de sa future classe.

Il attrape alors sa sacoche de remplaçant, grimpe dans sa Clio Maif ou sa 206 Casden et fonce vers l’inconnu.

Top 10 des professeurs remplaçants
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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 12:17

A titre provisoire.

Pas très ronflant comme titre.

Un peu bancal même.

Un titre en carton. Comme celui que l’on place sur la fenêtre cassée en attendant de la réparer. Du provisoire.

 

Au début de l’année, on est un peu dépité. Un peu égoïste ! A quoi bon s’investir dans les relations avec les collègues, avec les familles ? A quoi bon prendre connaissance du projet d’école ? A quoi bon trainer dans l’école après la sonnerie? En somme, à quoi bon poser ses valises ? On ne sera plus là dans quelques mois.

 

Etant dans cette situation cette année, j’avais même décidé de faire l’impasse sur le nom des collègues. Une vingtaine de noms et de prénoms à retenir. Et pis quoi encore ?

Mais dans certaines situations de communication, il fallait bien que je les désigne. Alors, ne connaissant pas leur prénom, je devais user de descriptions que je pensais les plus objectives et les plus précises possible.  « Salut, t’aurais pas vu La grosse avec les cheveux frisés et le gros bouton au milieu du menton, parce que je cherche des aimants et c’est Le petit jouflu avec la moustache dégueu, qui m’a dit qu’elle en avait ». Mes nouveaux collègues goûtant moyennement les périphrases qui les désignaient, j'ai du au moins faire l'effort de retenir leur niveau de classe pour les désigner. Et puis, bien souvent, cela brouillait mon message et je ne trouvais jamais d’aimants. De plus, j’ai cru ouïr dans les couloirs qu’ils me nommaient Le gros connard avec le gilet qui gratte. Il est vrai que je l’avais bien cherché : je ne change jamais de gilet.

 

Tout Gros connard que je sois, j’ai un énorme point faible. Une once de conscience professionnelle qui taquine ma culpabilité dans les moments de relâchement.

 

J’ai assez vite compris que toutes ces relations que je négligeais, tous ces liens que je ne créais pas, mettaient à mal mon bien-être dans l’école et par là même, les progrès de mes élèves.

 

Alors j’ai commencé par lire le projet d’école. Et là, miracle ! Tout a changé !

Non ! Ce n’est pas vrai. En fait, rien n’a changé ! J’ai juste appris que la mode de l’enseignement explicite était aussi passée par là.

 

Alors je me suis intéressé à mes collègues. J’ai appris que La grosse avec les cheveux frisés et le gros bouton au milieu du menton s’appelait Aline. Et que finalement, elle n’était pas si grosse. Et que son gros bouton n’était pas tout à fait au milieu de son menton. J’ai même commencé à travailler en équipe avec elle. Et avec Nico aussi, Le petit jouflu qui s’était rasé.

 

Et puis, il y avait Ludo aussi. Et Sandrine et Monique. Et de plus en plus d’aimants apparaissaient chaque jour sur mon tableau sans que j’aie à en demander.

 

Et puis je me suis retrouvé à trainer dans l’école après la sonnerie. A discuter dans la cage d’escalier avec Myriam sans me rendre compte que l’heure défilait. A échanger des livres avec Lucie. A envoyer des textos à Simon pendant le conseil d’école. A laisser des messages douteux sur le tableau de Lucien qu’il aurait été préférable qu’il efface avant que ses élèves ne les voient.

 

Je me suis même retrouvé à 1h du matin, à deviser, un peu pompette, dans un bar à côté de l’école, avec quelques collègues éméchés, tentant, par quelques calculs approximatifs à propos de nos consommations de la soirée et du temps écoulé, de savoir si 7 heures plus tard, devant nos élèves, nous aurions encore de l’alcool dans le sang. Et s’il était possible qu’on nous fasse souffler dans le ballon en pleine séance de lecture pour nous coffrer pour enseignement en état d’ivresse.

 

Mais malgré tous ces progrès relationnels, je me suis seulement senti vraiment intégré dans l’équipe le jour où Anne-Marie m’a demandé où j’avais acheté mon gilet.

 

Et puis voilà, que le provisoire que j’avais oublié, repointe le bout de son nez avec le mouvement départemental. Il va falloir quitter cette école. Et en réapprivoiser une autre dès la rentrée.  Une autre que je devrai quitter au bout d’un an. Après avoir quand même appris les prénoms des collègues. Une vingtaine de prénoms, la belle affaire !

 

Dans cette dernière ligne droite qui nous mène aux Vacances, je fais le bilan.

De cette année scolaire dans cette  école, il me restera :

  • De chouettes souvenirs
  • Quelques livres à rendre à Lucie
  • Des numéros dans mon portable
  • Quelques liens pas si provisoires
  • Et l’envie d’y revenir à titre un peu moins provisoire.

 

A CM, NM et  GB (entre autres)

A titre provisoire
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22 mars 2017 3 22 /03 /mars /2017 14:06

Nous venons de passer le 112ème jour de classe, et je crois qu’enfin un virage va s’opérer dans ma programmation annuelle. Je commençais à ressentir comme une espèce de saturation. Comme quand l’eau coule trop vite dans le lavabo et que le petit trou du trop plein est insuffisant pour évacuer la surcharge. J’ai l’impression de me noyer dans mon propre emploi du temps. Il faut dire qu’il ressemble à ça, mon emploi du temps, depuis le début de l’année :

Overdose

De la lecture matin midi et soir. Sans ordonnance. A haute dose.

J’ai même dû adapter le pack étiquettes emploi du temps de Lutin Bazar pour faire le programme de ma journée, chaque matin :

 

 

 

Overdose

Si je ne veux pas partir en bad trip avec la moitié de ma classe, il faut que j’espace les injections. En plus, la lecture, il parait que c’est mauvais pour la santé. Je l’ai moi-même constaté en enseignant un son par semaine.

La semaine du [r] et celle du [g] : trop mal à la gorge.

La semaine du [l] : tendinite de la langue.

Les semaines du [f] et du [v] : les lèvres gercées.

Pour le [t] et [p], le sol était tellement glissant que je me suis étalé à de multiples reprises.

 

Depuis que j’ai dit à mon assurance que j’avais des CP, ils ont ajouté une clause dans mon contrat. La même que les types qui font du base jump ou du parapente.

 

Et puis, l’autre nuit, j’ai fait un rêve inquiétant.

Je me retrouve en blouse d’écolier, à l’oral professionnel du CAPE. Le jury est composé de Patati, Patata, Gafi, Ratus, Ludo, Léo, Léa, Mika, Taoki, le nain de Grindelire et même Rémi et Colette qui viennent de cueillir une tulipe pour maman. Ils parlent en détachant tous les sons et je ne comprends rien à leurs questions. Je m’aperçois alors que je ne sais plus combiner. Les sons, pour moi, ne sont plus que des bruits qu’il m’est impossible d’associer. Je regarde sur la table, les notes que j’ai prises sont incompréhensibles. Je vois juste des séries de lettres et des espaces qui se succèdent sans que je ne sache les décoder. Et puis dans la vitre, un peu plus loin, je vois mon reflet et je comprends.

J’ai 6 ans.

Et je ne sais toujours pas lire et je vis un enfer.

L’enfer que je fais vivre à mes élèves depuis 112 jours.

 

Après m’être réveillé en sueur en criant « P, A, PA ! », j’ai sauté sur mon ordi et j’ai potassé les nouveaux programmes de 2016 (D’ailleurs, je pense qu’ils ne vont pas tarder à nous en pondre des autres, on est quand même en 2017) en espérant un peu d’aide venue des instances supérieures. La dernière fois que j’avais consulté ces programmes, appliquant l’article 3 des droits imprescriptibles du lecteur de Daniel Pennac (le droit de ne pas finir un livre), je n’étais pas allé jusqu’au bout. Je trouvais les personnages insipides et l’ambiance assez morne. Je n’étais pas du tout entré dans l’intrigue, très déliée. Alors cette nuit-là, j’ai parcouru les pages suivantes et j’ai vu qu’il y autre chose que la lecture en CP : les mathématiques.

 

Et j’ai commencé à paniquer, à suer à grosses gouttes, craignant une inspection imminente qui mettrait fin à ma carrière et qui ferait les gros titres de la page d’accueil de Yahoo : « En CP, il n’enseignait que la lecture ».

 

Et puis je suis tombé sur l’article  3 du BO n°44 du 26 novembre 2015.

 

Article 3 - Sous réserve que l'horaire global annuel de chaque domaine disciplinaire soit assuré, la durée hebdomadaire des enseignements par domaine figurant à l'article 2 peut être ajustée en fonction des projets pédagogiques menés.

 

Sauvé !

Voilà, ce que je dirais à l’Inspecteur s’il vient demain.

« Ah ben, vous tombez à point, on vient de finir le projet lecture commencé le 1 septembre. Et on attaque le projet mathématiques. »

 

Voilà mon nouvel emploi du temps.

 

Overdose

Et si j’ai le temps pendant les prochaines grandes vacances. Et si je suis sûr que les programmes 2016 seront appliqués encore au moins un an, alors je les lirai jusqu’au bout.

 

Et, allez savoir, peut-être que je découvrirai qu’il y encore autre chose après la lecture et les maths en CP.

 

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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 11:32

Dans ma classe, il y a Izia, bavarde invétérée qui ne se formalise pas d’une main levée et d’une autorisation pour prendre la parole en classe.

Dans ma classe, il y a aussi Enzo qui au contraire, ne parle qu’avec mon précieux assentiment, et qui, il y a quelques semaines, après avoir poireauté 10 minutes le bras en l’air, et le teint blanchâtre, a paru soulagé que je lui donne enfin la parole mais n’a pas pu finir sa phrase, interrompue par une immense gerbe sur son cahier du jour, une phrase à jamais incomplète qui commençait par « Maître, j’ai envie de vo… ».

Dans ma classe, il y a Manel qui ne sait pas chuchoter sans crier.

Il y a Icham qui ne sait pas parler sans chouiner, et Ludo qui ne fait que répéter les réponses déjà données, et Lina qui à force de manger ses cheveux a fini par s’en coller un sur la langue que même l’orthophoniste-coiffeur n’arrive pas à lui couper, et Karim qui a un langage châtié tout droit sorti du siècle des Lumières, mais avec l’accent mahorais.

 

Et tous les autres. Chacun avec son rapport propre au langage et à la parole.

 

Et puis, dans ma classe, il y a Anis. Qui ne maîtrise pas encore la langue française pour s’exprimer pleinement. Il baragouine quelques mots-phrases qui, dans un contexte précis, me suffisent à le comprendre dans l’urgence : « Toilettes ! », « Crayon ! », « Couper ! ».

 

Les quelques phrases qu’il s’escrime à articuler finissent, après une analyse très poussée de l’ensemble de la classe,… par ne pas être comprise.

 

-Possouna milado !

-Euh, comment ?

-Possouna milado !

 

Je lance un regard interrogateur dans l’espoir qu’un de ces camarades me traduise. Et comme personne n’a l’air de comprendre, Anis retente une autre fois, avec un peu moins de conviction, « Possouna milado ! » puis baisse la tête. Je lui propose quelques pistes en ultime recours, les enfants m’aident :

 

-Pose une amie l’ado ?

-Poisson a mis dans l’eau ?

-Pousse moi dans le dos ?

 

Mais, Anis secoue la tête et finit par hausser les épaules et ça, je comprends : « Laisse tomber Maître ! ».

 

Et puis il y a quelques semaines, en rentrant en classe, l’après-midi, un peu plus enjoué que d’habitude, Anis m’attrape le bras et avec son petit sourire pétillant, il me crie : « Chémagémadouna ! Chémagémadouna !»

 

Même rituel que chaque fois. Je lui fais répéter, je regarde les autres, on propose des phrases…mais là, il ne hausse pas les épaules. Pas question de lâcher l’affaire, il veut être compris. Et il assène, s’énervant presque, « Chémagémadouna ! Chémagémadouna ! ».

 

Et ça dure 5 minutes, 10 minutes, mais il faut passer à autre chose. Alors, la tête baissée, les épaules basses, il retourne vers sa place. En chemin, il se retourne une dernière fois ! « Chémagémadouna ? », il demande. Il regarde les autres qui haussent les épaules aussi dépités que lui.

 

Et plus que toutes les autres fois, je me sens rongé par la culpabilité de ne pas le comprendre. Car ce message, il souhaitait vraiment qu’il soit entendu et compris et qu’on partage avec lui cette excitation qu’il avait en arrivant ! Qu’on communique, quoi ! Pour de vrai, pour une fois.

 

Chémagémadouna !

 

Le soir même, je fonce sur Google. Et tape le mot avec toutes les césures possibles : Ché magé madouna, chéma géma douna…. Mais rien.

 

Et je pense alors à Bruce Willis et au petit garçon de Code Mercury qui écrit des listes de nombres interminables. Et si Anis avait capté une interférence extraterrestre, s’il avait avalé un microfilm russe par erreur… Et si son message était vraiment important. Pour l’avenir du monde, je veux dire.

 

Les jours qui suivent, je m’attends à tout moment à voir débouler Directrice dans ma classe avec deux types en costards sur mesure, qui me tendraient leur carte du FBI et qui demanderaient un entretien avec Anis.

 

Mais ça non plus, ce n’est pas arrivé.

 

Et puis, hier, Anis est arrivé tout excité en criant à nouveau « Chémagémadouna ! » « Chémagémadouna ! ».

 

Je lève les yeux au ciel en me rappelant la galère de la dernière fois. Mais lui ne semble pas se souvenir du désarroi qu’il avait ressenti à ne pas se faire comprendre. Et il insiste « Chémagémadouna ! » et je souris tristement ! Et les autres enfants haussent les épaules d’avance.

 

Puis, Anis fouille dans sa poche et me tend la main fermée. Comme pour ménager le suspense, il sourit puis ouvre doucement sa main. Et là, je comprends tout le sens de sa phrase. Chaque mot, chaque césure, chaque confusion de son, je comprends tout.

 

Dans sa main, un petit jouet. Un petit jouet que je reconnais. Mon fils a le même.

 

C’était il y quelques jours. Un samedi soir. Rien dans le frigo. Envie de faire plaisir aux gosses. Envie d’un peu de malbouffe dans notre triste vie remplie de soupes de légumes et de yaourts allégés. « On va au McDo ! »

 

Et c’est là, que j’ai vu ce petit jouet. Au MacDonald.

 

Chémagémadouna ! Rien à voir avec les espions russes ou Bruce Willis ! Rien à voir avec les extraterrestres non plus ! Rien à voir avec un message important pour l’avenir du monde !

 

Juste un message important dans la vie d’un petit garçon : « J’ai mangé au MacDonald ! ».

Se faire comprendre
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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 12:30

- Alors t’as eu combien à ton évaluation de maths ?

- Un.

- En maths ? T'as eu combien !?!?

- Un.

- T’es sourd ou quoi ? Ton éval de maths ! T’as eu combien ?

- Un, je viens de te dire.

- Tu te fiches de moi ? Un sur vingt !!?

- Mais non Maman…

- Un sur dix ?! C’est pas mieux !

- Mais non, mais un, c’est la meilleure note.

- C’est pas possible ! C’est quoi cette classe de nuls !!

- Mais non, pas la meilleure note de la classe, mais la meilleure note tout court. Il y a 1, 2, 3 et 4. Un c’est le mieux.

- Pfff ! N’importe quoi ton maître !

- En fait, un c’est comme A l’année dernière avec la maîtresse.

- Ah oui, A, comme les Américains.

- Non pas A comme Américains, mais A comme Acquis.

- A qui ? De quoi ? Je comprends rien. Elle est de quelle couleur ?

- De quoi ?

- Ben ta note de maths ! Il l’a colorié de quelle couleur, le maître ? En vert, en orange ?

- Mais tu délires Maman !

- Et puis ta note, elle sourit ou elle boude ?

 

Conversation très courante depuis que les notes ne sont plus à la mode.

Parce que, d’accord, il ne faut plus utiliser de note chiffrée, mais à la place qu’est-ce qu’on fait ?

 

On fait chacun à sa sauce !

 

Et puis, de toute façon, quoi qu’on fasse, chiffres, lettres, couleurs, émoticônes, on heurte nos sensibles élèves.

 

Le zéro est humiliant !

Le rouge est agressif !

Le NA est décourageant !

Le smiley boudeur est déprimant !

 

J’ai moi-même utilisé une pléthore de systèmes de notation différents dans ma carrière.

 

Les notes, bien-sûr, sur vingt, sur dix aussi, avec les interminables moyennes à calculer à chaque fin de trimestre. Mais aussi les sigles mystérieux, les couleurs réductrices et les smileys en tout genre…

 

J’ai même été plutôt créatif dans ce domaine. Enfin, créatif, pas vraiment. Je me suis beaucoup inspiré du monde qui nous entoure.

 

J’ai utilisé la notation financière avec le célèbre triple AAA. Mais, mis à part, justement, ce célèbre triple AAA qui est la note maximum et que tout le monde connait, les autres niveaux sont incompréhensibles pour tous les parents qui n’ont pas au moins un master en finances internationales. Et les AA+, CCC-, B-B et autre ABC+ restaient assez flous pour éclairer les parents sur le niveau de leurs enfants.

 

Et puis, il y a eu les étoiles, comme le Michelin. J’avais des élèves grand luxe à cinq étoiles et des élèves bouis-bouis à une étoile avec tout juste de l’eau chaude dans les douches.  Mais je me suis souvenu des grands chefs cuisiniers qui se suicidaient quand ils perdaient une étoile. Alors j’ai banni ce système aussi.

 

Et puis l’Internet m’a également inspiré et ses emoji tellement expressifs.

 

T’as eu combien

- Dites donc Monsieur Tévélis !

- Oui Madame l’Inspectrice ?

- Pourriez-vous m’expliquer la signification du petit symbole que vous collez sur le travail des élèves qui n’ont pas acquis la compétence ?

- Ben, c’est une crotte !

- Oui…j’ai vu. Mais encore ?

- Ben c’est clair, non ! C’est pour dire que c’est un travail de m…..

- Et la bienveillance là-dedans ?

- C’est quand même une crotte qui sourit. On ne peut pas être plus bienveillant !

 

Du coup, j’ai été moyennement étonné de voir ce petit symbole collé dans la case de ma note d’inspection sur le rapport qu’elle m’a envoyé.

 

Et malgré tous ces changements dans le système de notation depuis quelques années, les parents, droits dans leurs bottes et bien campés sur leur position, n’ont jamais daigné adapter leur question qui est restée jusqu’à ce jour : « T’as eu COMBIEN ? ». Et les enfants, imperturbables, de répondre : « J’ai eu bonhomme qui sourit » ou « J’ai eu vert avec un peu d’orange sur les bords ».

 

Et puis voilà qu’à la rentrée 2016, le Livret Scolaire Unique Numérique est arrivé !

Pour enfin apporter un peu d’harmonisation dans cet hostile fouillis !

 

En école primaire, nous sommes invités à évaluer nos élèves en termes d’objectifs d’apprentissage sur une échelle à 4 niveaux : "objectifs non atteints", "partiellement atteints", "atteints" et "dépassés".

 

- Alors ta note de maths ?

- J’ai eu « dépassés » !

- Dépassée ?! Tu te fiches de moi. C’est que le premier trimestre du CM1, et mademoiselle est déjà dépassée par les évènements ! Qu’est-ce que ce sera au collège ?

 

Comme ça, du CP au CM2, avec le LSUN, même si l’enfant change d’école, les parents auront de réels repères quant à la notation du travail de leurs enfants.

 

Enfin… au moins jusqu’au prochain gouvernement.

 

 

 

 

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T’as eu combien
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2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 09:10

Le syndrome des 5 jours. Ça n’arrive qu’à moi ?

 

C’est une sorte de nœud qui commence à se serrer dans mon ventre 5 jours avant la fin des vacances.

 

Au début de ma carrière, je n’arrivais pas à identifier ce point compact qui se densifiait dans mes entrailles pendant chaque période de vacances.

 

Et puis un jour j’ai compris.

Je venais de taper mes symptômes sur l’Internet. On m’annonçait alors une mort lente dans d’atroces souffrances pendant lesquelles mes yeux allaient sans doute éclater et mes oreilles saigner. Et au lieu de paniquer, je me suis senti soulagé et le nœud s’est dénoué dans mon ventre.

 

L’annonce de ma mort me délivrait, me libérait.

Mais de quoi ?

De mes préparations de classe, pardi.

 

Et c’est ça, cette sensation que j’ai appris à connaître et qui revient comme un métronome, cinq jours exactement avant chaque rentrée. Ce sentiment qui toque à l’entrée de ma boîte crânienne et à qui mon cerveau refuse d’ouvrir, sachant éminemment qu’il va jouer les rabat-joie, lui gâchant les derniers jours de vacances en lui annonçant : « Euh, faudrait peut-être t’y mettre maintenant ! ». Plutôt mourir (même d’une hémorragie des oreilles) !

 

Cette boule qui apparait systématiquement dans les derniers jours de vacances, ce n’est pas dû à la rentrée à proprement parlé. Reprendre le boulot, retrouver mes élèves, mes collègues, ça me fait même presque plaisir. Non, ce qui me coûte, c’est la préparation avant la reprise.

 

La préparation au quotidien, ça ne me dérange pas. C’est comme l’eau froide. Une fois qu’on y est, ça va. Le plus dur c’est d’y retourner après être resté emmitouflé au chaud pendant plusieurs jours de vacances. D’abord la nuque puis l’estomac. D’abord la période puis la journée de rentrée. Après on plonge. C’est saisissant, c’est froid les premières minutes puis on s’y fait.

 

Mais le temps de se mouiller pour rentrer préparé, ça prend cinq jours complets. C’est long. Et j’ai beau savoir que la préparation est indispensable au bon fonctionnement de la classe et du même coup, à un certain confort de travail, j’ai vraiment du mal à entrer dans l’eau froide et je reste au bord de la piscine avec ma boule au ventre.

 

Je sais que certains enseignants beaucoup plus prévoyants, se prenne une petite douche tiède tous les jours pour rester dans le bain des préparations pendant toutes les vacances. Je ne suis pas de ceux-là, malheureusement. Moi, je déconnecte complètement (au moins les 10 premiers jours) au point d’oublier que j’ai un métier en dehors des vacances.

 

Mais cette année, j’ai décidé d’aller jusqu’au bout du bout des vacances. J’ai décidé de profiter de la moindre minute, de chercher mon sac partout mardi matin au moment de la reprise, d’oublier le prénom de mes élèves, de mes collègues, de mon métier. J’ai décidé de ne travailler que 6 mois par an, parce que c’est, de toute façon, ce que l’on croit de nous.

 

Et les élèves qui ne font pas leurs devoirs, ils ont une boule au ventre eux ?

Et est-ce qu’ils ont un sixième sens comme nous, pour deviner qu’on a rien fichu pendant les vacances ?

 

- Maître, ça se voit trop que t’as pas préparé la classe.

- Oui, mais c’est parce que, en fait, on était invités…et on s’est couchés tard… et complétement bourrés.

 

Alors voilà, pour une fois j’ai profité de mes 5 derniers jours de vacances.

J’ai fait un tas de trucs que je n’aurais pas fait si je m’étais attelé à la préparation de ma classe :

- Zoner sur internet

- Manger des chocolats

- Jouer deux accords de guitare.

- Actualiser mon compte Le Bon Coin pour voir combien de personnes ont cliqué sur mon annonce : A vendre : Réussir son entrée à l’Ecole Normale (réédition avec les nouveaux programmes de 1985).

 

Bah, en fait, déjà tout ce que je fais d’habitude en préparant mes cours.

Tout ce que je fais d’habitude, mais avec, en plus, une boule au ventre qui grossissait chaque jour un peu plus.

 

Alors voilà, cinq jours, en maillot de bain, en train de se les geler, de l’eau jusqu’aux chevilles parce qu’on n’ose pas entrer dans l’eau, ça ne permet pas de profiter pleinement de la fin des vacances.

 

Du coup, maintenant, il me reste une vingtaine d’heures avant la rentrée. Ça fait juste 10 heures pour préparer ma classe avant d’aller me coucher pour au moins profiter de ma dernière nuit de vacances sans nœud au ventre.

 

 

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Jusqu’au bout
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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 11:00

1.      La business maman

Elle arrive avec une demi-heure de retard et se montre surprise de quand même nous trouver en classe. Elle pense qu’en bon fonctionnaire, à 16h, alors que Bilal est encore dans le couloir en train d’essayer de fermer son manteau avec ses moufles, on est déjà au volant de notre voiture en route pour la maison. Elle s’assoit sur le coin d’une table et nous écoute d’une oreille distraite, toujours un œil et un doigt sur l’écran de son portable. Elle hoche la tête, opine à intervalle régulier et décroche en s’excusant, à la moindre sonnerie. Que des appels professionnels avec des mots bien professionnels pour se faire mousser, du genre « taux de change constant », « gestion indicielle » ou encore « trading directionnel ».

J’ai moi-même essayé la technique du portable lors d’un entretien avec la maîtresse de mon fils, mais sur le coup, les seuls mots professionnels qui me sont venus ont été : « boulier », « Gaffi », « kermesse » et « ballon capitaine ».

Ensuite, la maman regarde sa montre et se lève en plein milieu d’une phrase en nous tendant la main et en nous remerciant, nous assurant qu’elle parlera à son fils de tout cela, mais s’excusant de ne pas pouvoir rester plus longtemps.

Quand elle repart, on fait le calcul : une heure de rendez-vous moins une demi-heure de retard, moins 20 minutes de conversation téléphonique, moins 10 minutes de textos… Le rendement est faible. On soupire et on espère qu’il n’est pas révélateur du temps consacré à son fils.

 

2.      La maman sourde

Comme dans le sketch d’Elie et Dieudonné, l’hôpital. Quand le mari de Nicole Piche refuse de comprendre que sa femme est décédée malgré les explications détaillées et explicites du médecin. Là, c’est pareil. On n’est pas médecin, mais on est plutôt explicite quant aux difficultés scolaires de son enfant. Mais elle reste souriante, baignant dans le déni et la dignité, ponctuant chacune de nos tentatives de lui ouvrir les yeux par un « Sinon, il va bien ? Il vous embête pas trop ? ».

Et comme dans un sketch, on serait tenté de rire.

Mais comme dans le sketch d’Elie et Dieudonné, au fond, c’est terriblement triste.

 

3.      Le papa violent

On s’en doutait. Vu la tête décomposée du môme quand, énervé, sur son carnet, on a programmé un rendez-vous, on imaginait bien que ses parents ne faisaient pas dans la dentelle. Mais, vu son comportement, il fallait agir. Et puis, une petite correction à la maison, loin de nos yeux, loin de notre sentiment de culpabilité, ça va peut-être le calmer. Et puis, après tout, cet éclair de terreur qui a traversé ses yeux quand on s’est emparé du carnet de liaison, ce n’était peut-être que de la comédie.

Au fil de l’entretien, le papa, d’abord maître de lui, commence à s’échauffer. Des mots très durs tombent de haut sur le gamin qui garde la tête basse. Le papa le bouscule, lui crie de s’excuser, souligne la honte qu’il ressent à être son père.

Du coup, là, sous nos yeux, de le voir, de le vivre, on se sent coupable. Au point de minimiser les pires frasques de son fils. « Ah non, le feu dans la poubelle !? Non non, rien de grave ! Une broutille. Pensez donc, la bagatelle. Oui oui, les pompiers ont pu sauver une partie de la cantine. Quant à la voiture de la Directrice, ne vous inquiétez-pas, elle est très bien assurée ! ».

Quand ils repartent, on fait le calcul : une secouée par le bras, un tirage d’oreille et une gifle en cinq minutes. Le rendement est élevé. Et là aussi, on soupire.

 

4.      L’hyper maman

Elle a ce qu’on appelle le syndrome de l’hyper parentalité. Elle veut le meilleur et rien que le meilleur pour son enfant. Elle veut tout contrôler pour éviter à son chérubin la moindre contrariété, afin qu’il ait une vie heureuse. Mais dans l’école, le contrôle lui échappe et elle nous harcèle du lundi au vendredi, 36 semaines par an, pour gratter un peu d’influence dans ce qui se passe dans la classe.  Et comme on ne veut céder à aucune de ses demandes pour éviter d’ouvrir la brèche par laquelle s’infiltrera sa parentalité hypertrophiée qui désorganisera toute notre classe, on se braque. On dit non à tout. Même aux bonnes idées. Par principe. « Le changer de place ? Non !! » même si on n’y avait pensé. Il fallait qu’on le fasse avant qu’elle le propose. Elle est hyper présente, hyper concernée, hyper intrusive, hyper inquiète, hyper stressée. Pour elle, c’est hyper fatigant. Pour le môme, c’est hyper fatigant et hyper étouffant. Et pour l’enseignant, c’est hyper chiant.

 

5.      Le papa qui tombe des nues

Dans le même genre que la maman sourde. Sauf que là, le père entend tout ce qu’on lui dit, mais il ne reconnaît pas son enfant. Il accuse le coup comme un boxeur coincé dans les cordes. « Je n’en reviens pas, je ne le reconnais pas ». On le rassure, c’est peut-être passager, il va se ressaisir. On feint d’essayer de comprendre mais on connait la technique. Le père se dédouane. Il fait croire que tout va bien à la maison, et que tout allait bien à l’école jusqu’à maintenant. Jusqu’à nous. Et par ce pervers procédé, il tente de nous faire culpabiliser sur la situation scolaire de son enfant. Puis soudain, il sort des cordes et demande « Vous êtes sûr qu’on parle bien de mon fils ? Lucas M. ». Et là, pour une toute petite lettre, le sol s’effondre sous nos pieds et on balbutie un truc du genre : « Lucas M… vous n’êtes pas le père de Lucas T. ? ».

 

6.      La jolie maman

On l’a convoquée pour le plaisir des yeux. Mais pour qu’elle reste un peu plus longtemps, on invente des petits tracas à son enfant. Des broutilles par ci par là. Elle commence à s’inquiéter et nous, on adore cette petite ride qui apparait quand elle fronce les sourcils. Alors on en remet une couche. Et là, elle se met à pleurer. Qu’elle est belle quand elle se mouche bruyamment dans le kleenex que l’on vient de lui tendre.

Mais soudain, c’est le choc : elle nous parle d’Acadomia. On se dit qu’on est allé trop loin. Beaucoup trop loin. Qu’il faut mettre fin à cette mascarade. La jolie ride, les charmantes larmes, d’accord. Mais Acadomia, surtout pas ! Alors on prend sur nous : « Vous êtes bien la maman de Camille ?» et on feint de s’être trompé d’élève, d’avoir cru que c’était la maman d’un autre : « Ça m’arrive souvent en ce moment ! ». Et finalement, le soulagement aussi lui va à ravir.

 

7.      Le papa qui connait mieux les programmes que nous

On nous avait prévenu à demi-mot dès la rentrée : « Tu verras, la gamine elle est super. Mais les parents … ». Alors on avait passé un peu plus de temps sur ses corrections, pour être sûr de ne rien laisser passer. Et puis, un jour, fatalement, on se fait convoquer par le papa. Dans notre propre classe. Il nous fait asseoir à la place de sa fille et nous branche sur les nouveaux programmes qu’il maîtrise clairement plus que nous. Il nous embarque dans les profondeurs obscures de ces programmes, là, où même les rédacteurs du Café Pédagogiques n’ont pas osé s’aventurer. On a chaud, on sue, on bredouille, on élude, revenant systématiquement sur les bons résultats de la gamine.

Quand il repart, les collègues se précipitent dans notre classe et nous trouvent vidé, éreinté…mais libéré. « Alors ? ». On joue les modestes : « Ben, pff, pas évident, mais je pense que je m’en suis bien sorti. Il a pas été trop vache. Mais bon, on peut jamais savoir, si ça se trouve, il va me saquer dans son rapport ».

 

8.      Les parents fantômes

On a tout essayé pour rencontrer ces parents. L’agenda, le cahier de liaison, l’internet, le téléphone, les textos, les sextos aussi, les signaux de fumée, les pigeons voyageurs. Mais rien, jamais une réponse.  Un soir de pleine lune, désespéré, on a même envisagé d’utiliser La Poste… mais au moment de passer sa langue sur la colle du timbre, on s’est résigné. Faut pas pousser, il y a des limites au désespoir. Restons dignes.

Une autre solution : le signalement. Mais sur quelles bases ?  Jamais absent, jamais en retard, propre, soigné, cahiers signés. Mais en grande difficulté. Ce n’est pas suffisant.

Alors les grands moyens. Un soir après l’école, un œil sur l’adresse de l’enfant et en route pour le domicile de la famille. Mais dans la rue, entre le 15 et le 19, il n’y a pas de 17. Un vrai mystère. Le lendemain, on suit l’enfant en mode inspecteur Gadget, en imperméable, mais sans les bras à rallonge. Mais entre le 15 et le 19, distrait par des anciens CM2 qui ne nous ont pas reconnu sous notre imper et qui nous traitent de pédophile, on perd de vue notre cible. Pire que la voie 9  3/4 de la gare de King’s Cross d’Harry Potter. Du coup, on abandonne. Et on se convainc que même s’il galère dans notre système scolaire, il va assurer à Poudlard.

 

9.      La maman nymphomane

Elle, elle fait partie des raisons qui m’ont poussé à passer le concours. Le fantasme de la mère d’élève entreprenante qui vous attrape dans le local de sport. Mais, déjà 13 ans se sont écoulés pour moi dans l’enseignement, sans qu’aucune maman n’ait jamais esquissé le quart du soupçon d’un truc vaguement entreprenant à mon égard. Et avec le temps qui passe, mes cheveux qui tombent et mes rides qui se creusent, je me dis que toute nympho qu’elle soit, cette maman n’aura bientôt plus envie de visiter le local de sport avec moi.

 

10.   Les parents tout court

Ceux qui signent les cahiers, qui sont ponctuels au rendez-vous, qui s’intéressent au travail de leur enfant, qui nous font confiance, qui nous soutiennent, même.

Voilà, c’est ça les parents tout court.

C’est court mais c’est tout. Tout ce qu’on aime chez les parents.

Et croyez-moi, il y en a plus qu’on ne le croit.

Le Top 10 des parents en entretien individuel
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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 13:21

 

En sortant du préau, je m’abrite sous mon pull pour me protéger des petits grêlons qui tombent du ciel. Il est 13h45 et je vais chercher mes élèves dans la cour. Bien entendu, ils ne sont pas rangés. Déjà sous le soleil, ils ne savent pas se ranger, alors sous la grêle, faut voir le cirque. Une vraie fourmilière ! Bon, avec que 20 fourmis, mais c’est quand même l’effet que ça me fait quand je les vois courir dans tous les sens, les mains tendues, la bouche ouverte, les yeux fermés.

 

Seul Jason m’attend calmement avec un sourire béat devant la poubelle, notre point de repère pour se ranger.

 

-       Maître, il neige. On va avoir des cadeaux.

Je comprends tout de suite le raccourci mais je n’ai ni le temps ni l’humeur de m’attarder sur ce genre d’émerveillement puéril. Alors, en mode adulte pas sympa, je lui assène un violent : « C’est pas de la neige, c’est de la grêle » et je hurle aux 19 fourmis loin d’être perturbées par ma présence, de se ranger fiça parce que la grêle ça fait mal.

 

De retour en classe, l’ascension de 2 étages, n’a pas calmé mes élèves. Et dans ma tête raisonne la voix de ma grand-mère : « Ah, ça sent la neige ! ». Prédiction récurrente de l’arrivée de la neige en fonction du degré d’excitation des enfants. Et ça marchait tout le temps. Bon, je vous avoue que dans la région de mon enfance, la neige tombait en hiver aussi souvent qu’un enfant peut être excité et que ma mamie se gardait bien de sortir ce genre de prémonition sous le soleil de juillet.

 

Mais, une fois de plus, ça n’a pas loupé, il s’est mît à neiger. Pas grand-chose. Juste deux trois malheureux flocons qui avaient l’air tout perdu dans le ciel gris et qui hésitaient vraiment à descendre sur le bitume de la cour où ils allaient fatalement disparaître.

Pas grand-chose mais juste assez pour que Jason s’en aperçoive et donne un grand coup de pied dans la fourmilière qui, à mon grand plaisir, avait fini par s’assagir pendant l’écriture.

 

-       Il neige. On va avoir des cadeaux.

 

Cette fois-ci, les autres élèves l’entendent et s’engagent dans la brèche.

-       Ah oui, c’est l’hiver.

-       Et en hiver, il y a Noël.

-       Et à Noël, on a des cadeaux.

 

Et Jason, les yeux fixés sur l’horloge de la classe, demande :

-       C’est bientôt Noël, Maître ?

-       Oui…enfin non ! C’est pas pour tout de suite, tout de suite. Il va falloir patienter encore un peu.

-       Patienter combien ? demande Samir.

-       Combien, quoi ?

-       Ben, combien de… minutes ?

 

Et là, oubliant que je m’adresse à Samir, le pauvre Samir qui a bien des difficultés à compter au-delà de la dizaine, je lui adresse un méchant :

-   Plus que tu ne peux en compter en tout cas.

 

Voilà, c’est ma spécialité, ça. Les boulettes ! Les pieds dans le plat ! Les grosses gaffes. Comme quand j’avais annoncé dans le blog de l’école que le papa de Selma ouvrirait la course des CP pour le cross et que ce dernier s’était présenté le lendemain à l’école dans son fauteuil roulant pour me demander de démentir l’information. Ou quand j’avais lancé une série de boutades plutôt pataudes à Madame Jouille et son appétit d’oiseau, avant de comprendre mon erreur en voyant les regards affolés de mes collègues qui m’ont confirmé plus tard que la pauvre était anorexique.

 

Je rattrape alors rapidement ma maladresse :

-       D’ailleurs, même Giulia (désignée par les autres comme la meilleure élève de la classe) ne pourrait pas compter toutes les minutes jusqu’à Noël… tellement c’est encore loin.

 

Mais Samir ne lâche pas l’affaire :

-       En jour alors ! Combien ?

 

Nous voilà en pleine séance de Découverte du monde, nouvellement dénommée Questionner le monde et que j’appellerais moi, plus volontiers, Questionner le Maître.

 

Alors je m’adapte. Je sors à l’arrache quelques outils pour qu’ils trouvent leur réponse eux-mêmes : le calendrier, l’affiche des saisons, le tableau du rituel Chaque jour compte…

 

On compte les jours, on compare les saisons, on élude la question de l’existence du Père-Noël, on parle un peu religion, ou plutôt laïcité, on récite les jours de la semaine, on chante les mois de l’année… Et on en conclut que Noël c’est bientôt mais pas trop. Que tout est relatif. Que le rendez-vous chez l’ophtalmo en juillet 2018 paraît moins loin que Noël prochain tellement ça nous tarde.

 

Et quand je leur dis de terminer l’écriture car il est bientôt temps de descendre en EPS, une partie de classe met inconsciemment en application ce que l’on vient d’apprendre en criant « Déjà ?!? ».

 

Alors Alix qui me voit sourire, s’illumine et déclare : « C’est vrai que c’est passé plus vite que quand on fait lecture ! »

 

Bizarrement, le seul que cette séance improvisée n’a pas captivé, c’est Jason, celui qui en est à l’origine. Il a passé son temps les yeux fixés sur l’horloge. L’agitation la classe semble alors le sortir de ses rêves. Il se lève d’un seul coup en me montrant l’horloge et la grande aiguille qui a bougé de quelques graduations et me demande :

 

-       Et là ? C’est bientôt Noël, là ?

Patience
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Published by Tévélis
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